WHITNEY BIENNIAL 2008

NEW YORK
WHITNEY BIENNIAL 2008
Whitney Museum
6 mars-1er juin 2008

S’il est une leçon à retenir de notre époque, à en croire la Whitney Biennial 2008, c’est qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue. Le trait est un peu lourd ? Pas si sûr. La Whitney Biennial 2008, à le parier, restera dans les annales comme la plus maussade des biennales d’art américain du Whitney Museum, dont la première édition remonte à 1932. Une biennale « unglamourous », pas glamour pour un sou, comme l’a écrit avec justesse Holland Cotter, le critique inspiré et précis du New York Times, manifestation de contrition pour temps de récession où l’on cherchera en vain de quoi s’exalter ou même une franche mais décapante ironie. Où sont passés Jeff Koons, les Guerrilla Girls, Jim Shaw, Paul McCarthy ?
La faute à qui, à quoi ? Henriette Huldisch et Shamim M. Momin, les jeunes maîtres d’œuvre de la Whitney Biennial 2008, déclinent une conception ouvertement malheureuse du monde. C’est permis, au demeurant, l’actuel état des choses étant ce qu’il est, plutôt calamiteux. L’esprit qui préside à leur sélection d’artistes, déversé à haut débit dans le catalogue, met à pleins seaux l’accent sur la faillite, l’expérience inaboutie, la petite échelle, le « lessness » (terme difficile à traduire en français : le moindre, la part congrue). Le grand inspirateur d’Henriette Huldisch, de la sorte, est le Samuel Beckett de Fin de partie, texte quelque peu déprimant dont Huldisch veut pointer, malgré tout, l’optimisme. C’est dur, invivable, sans avenir positif ? Du moins cela continue-t-il, la leçon à tirer de Fin de partie étant que nous vivons encore, en dépit de tout – malgré le mal, malgré l’inaccomplissement. Fin, perpétuellement remise au lendemain, du monde, de l’histoire, et de l’art, tant qu’on y est, condamné de fait, ce dernier, aux bricolages, aux rafistolages, aux petites entreprises cafouilleuses. Cette conception effondrée de l’évolution admet les commentaires esthétiques bredouillants : c’est là le plus, artiste d’aujourd’hui, qu’on se puisse permettre. Mais les déclarations, les solides statements, la fierté et l’autorité, sûrement pas.
Le moindre, dans cette Whitney Biennial 2008, c’est d’abord le nombre des artistes, quatre-vingt six, en très net retrait par rapport aux éditions précédentes. Si du moins la qualité suit… Le moindre, hélas !, se retrouve dans maintes propositions d’artistes, inabouties en effet (c’était annoncé), qui ne font guère illusion par rapport à celles des grands aînés conviés pour l’occasion (c’est une tradition) et censées leur servir de faire valoir. Pas de commune mesure esthétique, ainsi, entre John Baldessarri, Olivier Mosset ou Louise Lawler, maître de l’hybridation visuelle pour le premier, champion de radicalité pour le second, parfait témoin de nos aliénations culturelles pour la troisième, et la multitude d’artistes invités au Whitney, la plupart à peine ou pas connus à l’exception d’Olaf Breuning, de Javier Tellez, de Omer Fast ou de rares autres. La volonté d’échapper au star system, ainsi qu’au marché, est implicite. Curieux réflexe, pour le moins néo-puritain au pays des réussites artistiques marchandes superlatives, que semble porter ici l’impératif compassionnel, voulant que le faible soit roi et mérite d’office tous les égards. Ceux qui ont fait carrière apprécieront.
Quelle typologie, en peu de mots, dresser de l’exposition dans son ensemble ? Peu de peinture, d’abord (Joe Bradley, Robert Bechtle) : l’art n’est plus vraiment affaire de visualité, à l’évidence, et tant pis pour l’expérience optique. Les agencements dominent, sur le mode de l’installation accumulative, à l’instar de ceux de Jedediah Caesar, William Cordova, Garder Eide Einarsson, Ellen Harvey ou Frances Stark. Une poétique du capharnaüm censée nous dire la complexité du réel, les mille plateaux et le dispositif rhizomatique, insaisissable de fait, du monde contemporain ? Importante en nombre, de même, l’expression documentaire, qui use et abuse comme il est devenu d’usage de la vidéo, à des fins de dénonciation (William E. Jones, sur l’homophobie) ou de déploration (le film TV de Spike Lee When the Levees Broke, consacré aux inondations de la Nouvelle Orléans, est passé en boucle). On relèvera encore au hasard de la sélection de Huldisch et Momin leur goût – sans conteste bienvenu – pour les propositions décalées ou sibyllines, films absurdes de Harry Dodge et Stanya Kahn ou de Mika Rottenberg, performances et installations insolites de Mk Guth et autres sculptures « pauvres » de Charles Long. Un mot enfin des performances, dont un large panel a été présenté jusqu’au 23 mars dans le bâtiment voisin de l’Armory, sur la 67ème Rue : Fritz Haeg, Lucky Dragons, The Voluptuous Horror of Karen Black… Au total, une offre moins pertinente par son contenu, validant l’hétéroclite, que par l’idéologie de la défaite et de la perte des repères que l’on y véhicule. L’artiste américain ? We don’t need another hero.
On trouve sur une porte d’accès d’une des salles de cette biennale, en lettres de majesté, la formule The End (Bert Rodriguez), comme au cinéma, à la fin du film. L’indication au spectateur, sous forme d’avertissement, que mieux eut valu ne pas rentrer ? N’exagérons pas, il y a somme toute dans cette biennale de belles saillies esthétiques : les stickers de Mungo Thomson ; les sculptures monumentales faites de matériel de construction recyclé de Ruben Ochoa ; un bel hommage à Jason Rhoades, aussi, disparu voici deux ans dans la fleur de l’âge (The Grand Machine/THEAREOLA, 2002)… Celles-ci, pour autant, ne lèvent pas toute perplexité et, surtout, tout regret, tandis que l’on ressort sur Madison Avenue l’œil humide ou le cœur en rage, selon l’humeur.

(Art press, 2ème trimestre 2008)

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