HAIM STEINBACH

HAIM STEINBACH
PARIS
Galerie Laurent Godin
10 nov. 2007-5 janvier 2008

Haim Steinbach (1944, États-Unis) a été, faut-il le rappeler, un des artistes majeurs des années 1980. Steinbach se fait connaître en 1979 par une installation singulière à l’Artists Space de New York : l’artiste y présente, sur des étagères, des effets personnels appartenant à ses amis. Le recours à l’étagère comme élément d’exposition va devenir sa marque de fabrique. Celle-ci, simplement fichée au mur, est appelée à supporter divers objets de consommation que Steinbach place tels quels comme autant de ready-mades promus au rang d’objets-signes de qualité muséale, offrant matière à perplexité et méditation : qu’est-ce, au juste, qu’un « objet » ?, à quoi sert-il, et qui ?, l’accentuation de la part esthétique de l’objet, que suscite inévitablement ce mode d’exposition, de type display, a-t-elle le pouvoir d’évacuer le fonctionnalisme de ce dernier ? Haim Steinbach, de manière à la fois abrupte et raffinée, joue sur plusieurs tableaux. Il exploite à la fois la grammaire minimaliste (pureté des agencements), la nostalgie du pop art (référence à l’objet roi et à la culture populaire), la ferveur de la critique sociologique de la société consumériste, encore, dont Jean Baudrillard est alors le gourou divinisé outre-Atlantique – l’objet comme signe, comme condensation du désir de possession et comme agent devenu majeur et déterminant de notre économie libidinale, dans une société dorénavant vouée à l’adoration des apparences, du simulacre et du shopping.
Cette exposition parisienne restera comme une bonne surprise. Par l’exercice de mémoire à laquelle elle convie, d’abord – le travail d’Haim Steinbach, depuis plusieurs années, a connu une incontestable éclipse médiatique, l’effet, sans doute, de la mutation des préoccupations esthétiques et d’un recul sensible de l’intérêt pour l’art sociologique pur et dur. Ensuite parce que l’artiste aurait pu, fidèle à sa « manière », reconduire celle-ci ne varietur, ce à quoi il semble avoir, pour l’occasion, répugné. Deux étagères, de nouveau, étaient présentées-là à l’attention du public, parfaitement dans la ligne des travaux antérieurs de l’artiste, ornées de plusieurs objets renvoyant à la culture de masse : une citrouille d’Halloween, du matériel funéraire, des flasques décorées d’un masque hurlant connotant l’univers du Heavy Metal… Bien plus intéressante, cependant, s’est révélée cette autre proposition de l’artiste, à l’intitulé quelque peu énigmatique, Sans titre (Les treize cochons), réellement spectaculaire et autrement suggestive, de type, cette fois, installation. Du plafond pendent, suspendus à des ficelles, treize jambons d’Auvergne. Leur ensemble fait l’effet d’un curieux pénétrable, évoquant à la fois Jesus Rafael Soto, Ernesto Neto et l’art povera. Soto, parce que l’on peut, spectateur, se mouvoir sous et entre ces pièces de charcuterie qui évoquent tout à la fois la consommation alimentaire, la conservation, le stockage des denrées, le punching ball et le sac d’entraînement des boxeurs. Neto, parce que l’œuvre, outre par sa notoire charge plastique, se distingue encore par son odeur forte et ses vertus olfactives. Et l’arte povera, du fait de sa qualité organique, avérée et perceptible – de l’huile, goutte à goutte, s’extrait de la viande, venant souiller le parterre de la galerie. Si l’on ajoute que cette pièce est ceinturée, formant un crêpe de deuil, de peinture noire disposée à même les murs qui l’entourent, on sera tenté d’y déceler dans la foulée quelque inclination funèbre et morbide. Un paradoxe, assurément. D’un côté, on semble y exalter la bonne bouffe (l’idée de l’œuvre, soit dit en passant, est venue à l’artiste en déjeunant non loin de la galerie Laurent Godin, au restaurant l’Ambassade d’Auvergne). De l’autre c’est la nausée qu’inspire bel et bien cette citation sibylline à l’aliment. Le tout à parts égales, sans qu’abstraction puisse être faite de l’une ou l’autre des sollicitations mentales que suggère cette proposition décidément trop plastique pour n’être que conceptuelle, et à l’évidence trop organique pour n’être qu’une figure de style ou l’exposition d’une idée.
Voir les choses autrement. Les tirer vers ce territoire d’indécision où la forme même de l’objet convoque tout un monde connexe, tapi derrière sa charge d’usage ou de fantasme. La force de l’art d’Haim Steinbach réside dans cette capacité, élargir jusqu’à la béance notre confrontation à ce que le réel recèle de plus ordinaire.

(Art press, 1er trimestre 2008).

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