MONA HATOUM

PARIS
MONA HATOUM
Galerie Chantal Crousel
25 janvier-1er mars 2008

Mona Hatoum (Liban, 1952) s’est fait connaître en 1994 par son installation vidéo Corps étranger. Ce film, mettant en scène son intérieur corporel, avait été réalisé au moyen d’une caméra endoscopique. Depuis dix ans, le travail de cette artiste formée à Londres et résidant à Berlin se signale par des réalisations dont le thème récurrent est l’oppression sous ses formes multiples : celle des femmes, celle des exclus économiques, celle des exilés politiques, une inflexion que peut expliquer son origine palestinienne.
Cette exposition parisienne s’est inscrite sans déroger dans cette continuité. Une séduisante Nature morte aux grenades, par exemple, y prenait cette forme éloquente : une soixantaine de grenades d’assaut, en cristal coloré, sont disposées sur une table comme le seraient des bijoux chez le joaillier. Quant à la lanterne de cuivre tournante que l’artiste a accrochée au plafond d’une salle sombre de la galerie (Misbah), celle-ci projette les ombres d’explosions et de soldats au combat. Dieu que la guerre est jolie ! Des tapis persans, dont une partie de la laine a été méticuleusement prélevée par des assistants de l’artiste, dégagent pour la vue le tracé du fameux planisphère de Peters, un temps en vogue dans les sphères géopolitiques anti-impérialistes (Bukara (rouge et blanc)).
Clou de l’exposition ? Mobile Home, qui évoque tout à la fois la maison et le camp de réfugiés. Un réseau de fils à linge a été tendu dans une section de la galerie, à faible hauteur, entre des barrières métalliques. Le long de ces fils, activés par un mécanisme discret, s’animent divers objets en déplacement alternatif constant : des bassines, une chaise, des couverts, une valise…Ce curieux ballet, plus que le cocon domestique, suggère le voyage effectué sous contrainte, le déplacement autoritairement imposé. Misères de l’exil.
Vouer le travail artistique de Mona Hatoum aux gémonies, et, particulièrement, ce qu’y dit chacune des œuvres – la violence humaine, l’oppression, la paix introuvable, la dure condition politique et sociale vécue par des millions de nos semblables ? Non. Reste que l’on peut en contester la modulation. L’impression prévaut, ainsi, d’une parfois notoire littéralité de l’expression, d’une tendance répétitive à exploiter la misère politique et guerrière du monde, d’un certain schématisme aussi, où l’on ne raffine pas assez sur les détails et où l’on se contente de donner du mal une image qui nous est d’ailleurs déjà familière, au lieu de l’analyser plus et d’en démonter les mécanismes. Il est clair à cet égard que le travail de Mona Hatoum, que passionne la victime, est comme conçu pour recueillir d’office tous les suffrages : il se situe définitivement du côté du pauvre, de l’opprimé, du déplacé, de la femme exploitée. Malheur en conséquence à qui oserait y déceler une once de facilité ou de démagogie, qui se verra immédiatement mis au ban par la bonne conscience publique et par la bien-pensance compassionnelle. Mais il n’empêche.
En fait, Mona Hatoum n’est jamais aussi brillante et percutante que quand elle lâche un peu la bride à ses obsessions paranoïaques. Deux exemples. Voici quelques années, à la Tate Britain, Hatoum avait présenté cette singulière sculpture, un presse-légumes agrandi vingt et une fois (Mouli-Julienne (x 21), 2001). Œuvre intrigante et suggestive à la fois, ouverte à une multitude de registres, de la « sémiotique de la cuisine » à la question de l‘échelle, du « plus vrai que nature » à la citation post-pop. Second exemple, que nous a offert cette exposition parisienne, le Jardin suspendu. Un mur fait de sacs de sable, semblable à ceux qui occupent check points ou, en période de guerre, zones retranchées, est parsemé de graines à sa surface, et se recouvre jour après jour d’une fine végétation herbeuse. Ce triomphe d’une nature obstinée, qui n’a que faire des conflits, est une puissante allégorie de l’indifférence de la vie organique envers la frénésie belliqueuse des hommes. Dit autrement, la préservation, dans un monde de brutes, de la poésie même.

(Art press, 2ème trimestre 2008)

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