Making worlds. Construire des mondes à défaut d’affirmer un monde ?

En intitulant son programme général Construire des mondes, Daniel Birnbaum, directeur de la 53e Exposition d’art international de Venise, persévère dans la mode toujours actuelle des intitulés vagues. Celui-ci n’aide guère au décryptage de l’esprit de cette nouvelle biennale vénitienne, sauf à y déceler une position esthétique fort œcuménique, ramasse-tout et de nature à satisfaire à peu près toutes les chapelles, à commencer par celles les plus en vogue, comme le veut depuis les années 1990 le côté fashion et mainstream de la biennale d’art vénitienne, événement « prescripteur » peut-être mais sûrement pas représentatif de la création en arts plastiques envisagée sous toutes ses coutures. Quant à la participation française, celle-ci, de manière éclairée et assurément moins balisée, est incarnée par Claude Lévêque, artiste de la douceur et de la violence conjuguées. L’image même de notre monde, entre brutalité de l’époque et idéologie triomphante du Care. Daniel Birnbaum est un curator en vogue, fortement sollicité. Spécialiste de Hegel (ce qui ne donne pas d’office une clé de lecture pertinente de la réalité contemporaine), ce Suédois directeur du Portikus à Francfort-sur-le-Main a récemment exercé ses talents de sélectionneur dans de multiples expositions consensuelles ménageant la chèvre et le chou, parfois trop peu rigoureuses. La dernière en date, Les Cinquante Lunes de Saturne (2ème Triennale de Turin, nov. 2008-févr. 2009), n’a guère soulevé l’enthousiasme. Brodant sur le thème de la mélancolie, Birnbaum y a plutôt mal maîtrisé son sujet, se laissant volontiers déborder par les impératifs liés à l’industrie culturelle : œuvres de type objets, recyclables sans mal dans le circuit de la décoration ; gigantisme ayant pour effet de diluer la proposition ; renvoi d’ascenseur aux structures invitantes sous l’espèce d’une accentuation délibérée de la représentation italienne ; effets de mode et concessions au marché… Tout ce qui caractérise pour l’essentiel, dira-t-on, l’activité d’un curator international, dont la fonction consiste moins à faire acte de courage esthétique qu’à répondre aux injonctions de la mode, des collectionneurs et des galeries d’art. Reste à espérer que cette 53ème biennale d’art vénitienne sera moins fourre-tout et surtout moins politiquement correcte que la proposition turinoise de Birnbaum, à son heure peu saturnienne mais surtout branchée. Peu d’informations, à l’heure où ces lignes sont écrites, ont filtré sur le contenu de la sélection générale, dont l’accent portera, a déclaré Daniel Birnbaum dans une conférence en novembre dernier, sur l’acte de création, le « faire ». Making Worlds, « Faire des mondes », « construire des mondes » : les accents goodmaniens de cette proposition esthétique balisent assez mal a priori sur ce que pourrait être l’esprit de la biennale, sauf à faire valoir que l’art contemporain est décidément « expanded » et qu’il prend toutes les formes possibles et imaginables (ce qui est le cas, en effet). Pour le reste, difficile d’attendre de la sélection ce cadrage esthétique resserré qui avait été celui, dans les éditions précédentes, en 2005, d’une Rosa Martinez (caricaturale mais engagée) ou, en 2007, d’un Robert Storr (à la fois équitable et dogmatique. Wait and see donc, en méditant le peu que Birnbaum a jusqu’alors laissé filtrer : « l’exposition entend rester plus proche des espaces de création et d’éducation (l’atelier, le workshop) que ne l’est l’exposition de musée traditionnelle, qui tend à ne mettre en valeur que l’objet fini. Une œuvre d’art est plus qu’un objet, elle représente une vision du monde, et, en ce sens, elle peut être vue comme une forme de worldmaking ». Une prime donnée, en l’occurrence, à la création artistique, à la « poétique ». Du nouveau sur la Lagune La biennale d’art de Venise est réputée pour être la plus importante manifestation d’art contemporain au monde. Cette réputation, entend-elle se maintenir, réclame pour ce faire une mise à niveau permanente. Celle-ci commande des changements, une adaptation aux impératifs ou aux sirènes de l’heure. Cette 53ème édition, à cet égard, ne déçoit pas. Pour les changements anecdotiques, on relèvera le déménagement du fonds de documentation sur l’art contemporain vers le Pavillon italien. Celui-ci a, de plus, été réorganisé pour offrir un meilleur accueil au public et, on l’espère, une distribution moins labyrinthique des espaces de présentation. Autre aspect de ce réaménagement : le centre de documentation du Pavillon sera ouvert toute l’année, et non pas seulement pendant la période comptée de la biennale. Autre mutation plus significative, de nature géopolitique et validant le croît de la mondialisation, du moins de manière symbolique : l’arrivée, en nombre, de nouveaux entrants. Ceux-ci sont, en 2009, Andorre, le Gabon, le Monténégro, le Pakistan, Monaco, l’Afrique du Sud et les Émirats Arabes Unis avant, en 2011, l’Iran, le Maroc, la Nouvelle-Zélande et Saint-Marin. Autre nouveauté qui fait sensation, sa portée symbolique n’étant pas neutre, la création du Pavillon national de l’État du Vatican, cela, quatre-vingt ans exactement après les accords de Latran, qui avaient résolu le conflit alors resté pendant depuis 1860 entre le nouvel État italien unifié et les États pontificaux. Impossible de savoir avec précision, là encore, ce que contiendra ce nouveau tabernacle. Quant à sa raison d’être, Mgr Gianfranco Ravasi, président du Conseil Pontifical de la Culture, a récemment formé le vœu qu’un dialogue soit enfin noué de manière plus lisible – et aussi plus médiatique – entre Église et création vivante. Reste à espérer, du moins, que les œuvres présentées dans cette nouvelle officine du Vatican sauront dépasser le niveau en général peu relevé de l’art sacré contemporain (à quelques exceptions notoires il est vrai, de Marc Couturier à Bill Viola). Des noms sont avancés, au bénéfice le plus souvent d’artistes dont le travail plastique entretient un lien récurrent avec le sacré ou la nature, Anish Kapoor ou Jannis Kounellis par exemple. Yannig Guillevic, artiste français, aurait aussi été pressenti. Les autres et la France La biennale de Venise, traditionnellement, remet des trophées. Les deux grands vainqueurs sont cette année, d’ores et déjà – et en attendant la proclamation du Lion d’or du meilleur pavillon, qui aura lieu la veille de son ouverture au public, le 6 juin prochain –, Yoko Ono et John Baldessari, salués pour l’ensemble de leurs œuvres respectives. Rien à redire, la récompense est justifiée, qui consacre en toute légitimité la ferveur Fluxus et l’importance de ce mouvement dans l’histoire de l’art vingtiémiste (Ono) et, dans la foulée, l’art conceptuel, autre révolution esthétique d’une portée considérable (Baldessari). Claude Lévêque, qui représente la France, concourt de facto pour le prix du meilleur pavillon national. Marchera-t-il sur les brisées glorieuses d’Annette Messager, couronnée en 2005 ? Peu importe, au demeurant. Lévêque, à Venise, présente une œuvre qui fera sensation, et qui engendrera aussi la frustration : un tunnel métallique de quarante mètres de long que l’on doit visiter au compte-gouttes pour des raisons de sécurité (pas plus de quarante personnes à la fois). Cette création ne dément pas le goût de Claude Lévêque pour les agencements ou les installations jouant sur deux tableaux antagonistes, du pire au meilleur, du dur au doux, de l’acceptable au révoltant. La nuit pendant que vous dormez je détruis le monde : cette phrase aux accents romantiques que l’artiste écrit au moyen de néons et placarde sobrement sur une cimaise, d’une beauté magnétique, est de Charles Manson, l’assassin psychopathe de Sharon Tate. N’en doutons pas, consécration vénitienne ou non : Lévêque, élevé au biberon paradoxal du punk et de la dévotion maternelle (il a récemment convié le monde de l’art aux obsèques de sa mère, en Bourgogne), est un artiste majeur, du genre à ne pas donner dans l’angélisme. On se rappellera qu’il y a peu, l’une de ses œuvres a été refusée dans une exposition consacrée à Walt Disney. L’artiste y présentait une image de Mickey flanquée de la devise nazie Arbeit Macht Frei (« Le travail rend libre »), de sinistre mémoire. Le retour masqué de François Augiéras Un des événements les plus troublants de cette 53ème biennale d’art vénitienne est la présence discrète d’un revenant. Miquel Barceló, qui représente l’Espagne, a décidé de montrer dans le Pavillon de ce pays, outre les siennes, les peintures de l’écrivain-artiste François Augiéras, nouveau Rimbaud et « barbare d’Occident » (selon ses propres termes) mort à quarante-six ans en 1971. Comme le dit Barceló, « C’est ennuyeux, un pavillon pour soi seul. Et puis j’ai eu envie, voilà ». Ce type de croisement est judicieux, il nous détend un peu de la furie nationaliste qui saisit immanquablement la biennale. Augiéras, un infréquentable, un artiste total à la réputation douteuse (pédophile, pédé, drogué…) dont Barcelo s’est frotté à la légende en Afrique, où il réside une partie de l’année et où Augiéras a intensément brûlé sa vie de Last poet. Pour le reste ? Les listes, interminables, des artistes sélectionnés par chaque nation représentée sur la Lagune (voir ci-après). Encore, la théorie des événements On et Off. Enfin, les innombrables parties mondaines, les pince-fesses officiels à la queu-leu-leu où il faudra se montrer si l’on entend rester dans le coup. Jusqu’à la nausée, comme il se doit à Venise. L’art et tout ce qui n’est pas l’art jumelés, pour le pire, dans ce dernier cas. Représentations nationales (sélection) : Allemagne : Liam Gillick ; Argentine : Felipe Noé ; Australie : Shaun Gladwell ; Autriche : Elke Krystufek, Dorit Margreiter, Lois & Franziska Weinberger ; Brésil : Daniel Uchôa, Luiz Braga ; Canada : Mark Lewis ; Chili : Iván Navarro ; Corée du Sud : Haegue Yang ; Danemark et pays nordiques : Michael Elmgreen & Ingar Dragset ; Écosse : Martin Boyce ; Espagne : Miquel Barceló ; Etats-Unis d’Amérique : Bruce Nauman ; France : Claude Lévêque ; Grande-Bretagne : Steve McQueen ; Hollande : Fiona Tan ; Irlande : Sarah Browne and Gareth Kennedy ; Islande : Ragnar Kjartansson ; Israel : Rafi Lavie ; Japon : Miwa Yanagi ; Lituanie : Žilvinas Kempinas ; Mexique : Teresa Margolles ; Palestine : Taysir Batniji, Shadi HabibAllah, Sandi Hilal & Alessandro Petti, Jawad Al Malhi, Emily Jacir, Khalil Rabah ; Suisse : Silvia Bächli, Fabrice Gygi ; Taiwan : Hsieh Ying-chun, Chen Chieh-jen, Chang Chien-chi, Yu Cheng-ta ; Thaïlande : Michael Shaowanasai, Sakarin Krue-on, Sudsiri Pui-ock, Suporn Chusongdej, Wantanee Siripattananuntakul ; Turquie : Banu Cennetoglu, Ahmet Ogut ; Uruguay : Raquel Bessio, Juan Burgos, Pablo Uribe ; Venezuela : Daniel Medina, Bernardita Rakos, Magdalena Fernández, Colectivo Todos somos creadores. 53ème Biennale d’art international de Venise. Giardinni et Arsenale. Du 7 juin au 22 novembre 2009. Renseignements : http://www.labiennale.org

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