A propos de Moto Notre Amour : Harry Bellet dans Le Monde des Livres

Nostalgie motarde pour mortel engin

La moto est à l’historien et critique d’art Paul Ardenne ce que les hommes auront été à sa consœur Catherine Millet. Dans l’ouvrage enlevé qu’il érige à la gloire de ces engins, on lira ainsi quelques belles pages sur l’orgasme et les pratiques sadomaso qu’engendre certain modèle de Kawasaki. Ardenne va loin, très loin, dans l’érotisation des machines qu’il a – littéralement – possédées. Pour le plus grand dam des passants, souvent. Surtout que l’énergumène, qui est lui-même du genre armoire à glace, aime les grosses motos, surtout quand elles font du bruit.
Dame, c’est que bien des motards aiment se faire remarquer, surtout des dames, dont on croit qu’on les séduit d’autant plus facilement qu’on rugit fort. Lui, parle de musique, cite Wagner et Pavarotti…

Et quand il décrit “une taille de guêpe et joli petit cul aux fesses en pointe”, ce n’est point de la mère de ses enfants qu’il s’agit. Les enfants : Paul Ardenne en est un au début du livre, quand il dit l’admiration qu’il éprouvait pour son motard de père, et la déception qu’il eut lorsqu’il comprit que l’engin paternel n’était pas aussi important qu’il l’avait cru. Il l’est encore lorsqu’il avoue s’arrêter parfois de rouler pour contempler son reflet dans les vitrines.

Longue vie à Paul A. ! Quoique dans son cas, cela risque d’être un voeu pieux vu la manière dont il avoue conduire ses engins. Il en sait bien le danger, pourtant, lui qui intitule son premier chapitre “Morts avec elle” dédié à ceux, connus et inconnus, qui se sont plantés. Il fera vibrer le coeur des motards nés à la fin des années 1950, qui, gamins, rêvaient en attendant de pouvoir être assez grands pour mettre eux-mêmes la poignée dans le coin, des exploits de Mike “The Bike” Hailwood, Santiago Herrero – dont Ardenne brosse un portrait digne d’un héros antique -, Jarno Saarinen (et pourquoi pas Pasolini – Renzo le motard, pas le cinéaste – ?), ou Bill Ivy. Puis d’autres, tués sans que cela nous empêche de nous remettre en selle avec, dit l’auteur, “le sentiment instantané qu’on ne peut vivre qu’à être plus fort que la mort…” Mais Ardenne évoque aussi la beauté mécanique, seulement perceptible par ceux qui ont mis les mains dans le cambouis, si possible au bord d’une route déserte un jour de pluie. La merveilleuse et paisible solitude ressentie quand, la bécane réparée, on enfile les “pif-pafs”, ces virages alternés dans lesquels seule compte la trajectoire la plus pure, avant que ne s’installe une étrange communion avec le son de sa machine, et son environnement : un motard goûte – parfois de trop près – la qualité du bitume. Il ne regarde pas le paysage : il est dedans. On l’aura compris, l’auteur de ces lignes en fut aussi. Repenti, donc suant de jalousie à la lecture de cette lettre d’amour, lui qui désormais impuissant n’en garde que la nostalgie. Mais qui, depuis son ultime gamelle, pense que la possession d’un permis moto devrait s’accompagner obligatoirement de celle d’une carte de donneur d’organes.

Harry Bellet

Sur lemonde.fr

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