La femme dans le texte

Entretien de Paul Ardenne avec Nicolas Poinsot,
Les Quotidiennes, publié le 27 avril 2012.

Venant de faire paraître son troisième roman, récit d’une femme obsédée par la croyance en son destin, l’écrivain et spécialiste de l’art contemporain nous parle de la complexité du féminin, une complexité qu’il faut garder de ne pas enfermer dans une entité aveuglante et paralysante sous peine d’en perdre les beautés.

 L’écrivain médiéval italien Dante Alighieri, auteur de la Divine Comédie, regarde vers son inaccessible Béatrice © G. Pochini

Paul Ardenne n’a pas un CV: c’est plusieurs corps de métier à lui tout seul. Historien de l’art, critique, commissaire d’exposition, auteur de nombreux ouvrages de référence sur l’art contemporain, il vient de publier un troisième roman chez Grasset, Sans Visage, en parallèle à une réédition des deux précédents, La Halte et Nouvel Âge, sous le titre interpellant de Posthumes – le signe que cet auteur délibérément polygraphe est en effet bien vivant. Ce même Ardenne qui affirme volontiers que s’il est quelque chose d’inconcevable, c’est bien un roman sans femmes. Elles, de préférence au pluriel donc. Des femmes, complexes au point que pour parler de la Femme, il faut toujours en illuminer plusieurs pour parvenir à l’apercevoir… Interview.

Paul Ardenne, pourquoi pensez-vous qu’un roman sans femme(s) est inconcevable? N’y a-t-il pas de nombreux exemples, dans la littérature, de grands romans qui ont fait l’impasse sur les personnages féminins?

Même dans les romans les plus masculins qui soient, romans de guerre, ou Le vieil homme et la mer de Hemingway par exemple, on ne fait pas l’économie de la femme – ou mieux dit du féminin – qui est nécessaire à la structure romanesque. Pensez à Don Quichotte ou à Robinson Crusoé. Dans ces textes, les héros et les enjeux sont masculins. Il y est question de compétitivité, de victoire sur la matière, de l’affirmation d’un pouvoir superlatif, sans faille. Pour autant, le féminin est constamment présent. En creux, par exemple, chez Don Quichotte, dans la figure d’une amoureuse idéalisée. Chez Robinson, il l’est dans la figure de la patrie – un terme qui, s’il est le plus souvent qualifié au masculin («Vaterland»), est tout aussi généralement incarné dans une représentation féminine.

Vos propres représentations féminines alors, sont-elles aussi élusives que dans ces deux célèbres romans–épopées?

En ce qui me concerne, je ne puis convoquer l’essence féminine sans lui donner une puissance constituante qui ressortit au domaine de l’énergie. Ophélie flottant sur l’eau les yeux clos, non merci! Convoquer la femme aujourd’hui, serait-ce à des fins fictionnelles, c’est convoquer un enjeu ou un contre-enjeu… Les gens nés comme moi autour de 1960 ont intégré cette donnée essentielle. Nous avons désormais affaire à des femmes qui sont dans l’action, dans le monde, et qui, de ce monde, incarnent une conscience aiguë, lucide. Les femmes d’aujourd’hui ont activé et soutenu l’entier mouvement du dernier féminisme historique, post-Beauvoir, rien moins. Quand je me mets au travail à toutes fins de faire figurer des femmes dans mes romans, c’est de ces femmes-là dont je tente de prendre la mesure. Des femmes appréhendées hors des catégories archaïques de la dialectique soumission-domination, qui sont du bord de l’accomplissement, non de l’hésitation ou de l’attente de la décision. En tant qu’auteur masculin, je dois composer avec la maturité accomplie du féminisme – et des femmes. Mais ce féminin mâture, en tant qu’auteur, comment l’intégrer? Dans quel personnage? Pour quels types d’action, quelles déterminations, autour de quels enjeux? Rien de simple! Car le mâle est toujours très vite caricatural…

Alors, précisément, comment procédez-vous? Comment traitez-vous du féminin dans vos romans?

Jamais je n’ai pu traiter le féminin en usant de la figure d’une seule femme, de façon à la fois réduite et globale (une femme égale la femme). Certains auteurs se sont essayés à cette fabrique de la femme totale. Cela donne en général quelque chose de monstrueux. Pensez à la Bernarda Alba de Garcia Lorca, à la Moll Flanders de Daniel Defoe, voire à la Mère Courage de Bertolt Brecht. Pourquoi monstrueux? Parce que la femme devient alors la figure qui peut tout absorber, non seulement les obsessions masculines mais aussi l’activisme humain, masculin et féminin. Ce qui n’est pas crédible, ou en tout cas pas assez raffiné. Ce féminin est insatisfaisant d’être à l’excès masculinisé. En fait, on y décèle surtout l’incapacité masculine à représenter la femme. C’est parce qu’ils ne savent pas comment parler de la multiplicité de la femme que ces auteurs créent leurs monstres, ces «femmes totales» qui ne seront jamais convaincantes, sauf peut-être comme archétypes, tout au plus. En ce qui me concerne jamais je n’ai pu intégrer ma conscience de la femme dans un seul personnage féminin. De là, mon choix constant, de segmenter les stéréotypes du féminin qui correspondent à ma représentation de la femme. Il n’est pas possible de saisir la vérité de l’identité féminine et, d’ailleurs, définitivement, je ne comprends rien à la femme… Comment puis-je dès lors parler de cette identité sinon en créant des personnages de femmes qui la constituent tout au plus par bribes? La totalité est arrogante, au demeurant.

J’entends bien votre besoin de multiplier les formes que prend le féminin dans vos romans. Et pourtant, dans Sans Visage, Marie Saintes est bien la seule et unique protagoniste?

Certes. Mais Marie Saintes n’est pas une femme, elle est une parabole. Sans Visage n’est pas vraiment un roman, plutôt une fable, un écrit fantastique (le modèle en serait La peau de chagrin de Balzac). Tout comme dans la culture «réalisme magique» des années 1920, Sans Visage met en scène l’irruption d’un élément incohérent dans notre tentative constante de rendre le monde cohérent. Sans Visage n’est pas une mise en œuvre d’une figure du féminin, mais plutôt, celle d’une transmutation. Une Espagnole, descendante de militants républicains, devient charentaise, elle change son nom pour se construire une identité à elle, du bord de la libération, elle invente la «révolution du bien». Marie Saintes cherche à accéder à la bienfaisance universelle – d’où peut-être sa face radieuse, ce visage invraisemblable qu’elle possède, qui ne s’altère pas, qui ne connaît pas le phénomène du vieillissement… Dans Sans Visage, tout en construisant une figure de la féminité, je m’éloigne d’une certaine manière de celle-ci pour mettre en avant l’obsession qui est la nôtre d’avoir un destin, l’obsession, aussi, de la perfectibilité. Une perfectibilité qui ne soit pas seulement symbolique mais qui puisse être aussi matérielle. Le corps parfait, indestructible, plus fort que la mort, une matière absolue mais demeurée charnelle, pas robotique ou mécanique comme chez Mary Shelley (Frankenstein) ou Villiers de l’Isle-Adam (la Sowana de L’Eve future), par exemple.

Que pensez-vous alors des romans d’exception où l’unique présence féminine est celle de la mère, qui absorbe tout, emplit tout, voire déborde toutes les identités?

Vous avez sans doute à l’esprit Albert Cohen écrivant Le Livre de ma mère? Ce roman-là contient cette vérité essentielle qui naît de l’amour irréductible, l’amour – ou la haine d’ailleurs – pour la mère. La grandeur de ce roman est d’avoir réussi à mettre en perspective l’obligation qu’a tout sujet, pour pouvoir exister, de penser son rapport à sa mère, et le constat imparable qui y est fait, à savoir que ce rapport est impensable. Comme le disent et l’écrivent aussi bien Roland Barthes que Pascal Quignard, le rapport à la mère est emprunt de cette impossibilité: établir une distance entre le sujet et sa représentation. Nous siégeons-là dans le territoire énigmatique de la relation irrésolue. C’est aussi fascinant que frustrant!

LE LIVRE
Paul Ardenne, historien et critique d’art, s’est longtemps considéré comme un « mort pour la littérature ». La parution récente, chez Grasset, de son roman Sans visage, prouve que le cadavre était encore vivant.

Exhumés dans ce volume, deux romans « Posthumes » : La Halte et Nouvel Âge.

LA HALTE : Une histoire de la civilisation occidentale, côté propos de table. Cette Maligne Comédie a tout d’une tragédie bancale. Un dimanche dans un restaurant au bord d’un fleuve, des personnages aux allures d’archétypes forment des idées floues, ou absconses. Ils palabrent jusqu’à s’assommer de paroles. Une histoire du temps arrêté, où l’action, à patiner, met à nu ses ressorts inavoués, au bénéfice des lectures lentes de la vie.

NOUVEL ÂGE : Pour Victor L., affable directeur du périodique La Nouvelle Harmonie, l’époque est faite pour exciter l’esprit. L’obsession de Victore : convaincre. Son sujet chérie : l’idéal. La culture nouvelle, voilà ce qui le travaille. Culture nouvelle, c’est maintenant, autour de nous, partout. Un recommencement de l’histoire. Comment ? Tout a changé et vous n’avez rien remarqué ? Classique : on ne voit jamais l’évidence.

http://lamuette.be/posthumes.html

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