Paul Ardenne chroniqueur Moto sur Café Racer et bikers for a revolution

Gloria Mundi pt. 1

« Ainsi passe la gloire du Monde ». J’avais cette formule en tête lorsque j’ai béquillé la BMW, non loin de Rouen – de chez moi, donc -, sur l’autoroute A13. Fatigué de rouler depuis Paris, aussi. Plus l’envie d’un café, avant de reprendre la route.

Le lendemain, je partirais pour l’Andalousie prendre un peu de repos. J’irais à Cordoue, à Grenade, à Ronda. Un cabriolet m’attendrait à l’aéroport de Malaga, dans le parking de location. Mon camp de base : un appartement à Nerja, sur la côte méditerranéenne, face au Maghreb, de type pied-à-terre. À partir de demain, de balade routière en visite de monuments, je réviserais l’histoire de ce coin d’Europe que j’affectionne, l’ancienne Andalous des Maures. La terre on s’est achevée la Reconquista et où sont nés à deux siècles de distance de temps la corrida et Pablo Picasso.

La boutique de l’arrêt d’autoroute avait des airs de vendredi après-midi. Début de week-end. Il y a du monde, de l’agitation, empressement et nonchalance jumelées. Les nomades que génère dans ces parages autoroutiers le week-end commençant ont la même apparence stéréotypée. Des Parisiens plutôt fortunés, venus des quartiers ouest, des Neuilly-Passy-Saint-Germain en route pour leurs résidences secondaires de Deauville ou Cabourg. Les mêmes voitures, de marque majoritairement allemandes. Pour les hommes, toujours bien mis, d’une élégance discrète, le même blanchiment des tempes et les mêmes blousons de vachette marron. Pour les femmes, les mêmes coiffures blondes, les mêmes sacs Vuitton, pas mal de quincaillerie dorée en guise de bijouterie, des dents blanches et rangées signalant une culture radicale de l’implant dentaire. Des fesses un peu lourdes, aussi (je ne puis regarder une femme sans la déshabiller mentalement) mais c’est normal. À peine si l’on est au début du mois de mai. Bientôt la reprise des régimes alimentaires, les séances frénétiques de fitness. Tout sera dans l’ordre en juillet. Triomphe étésien, garanti, du slim, défaite concomitante de la peau d’orange et du bourrelet graisseux.

Je dirai une autre fois pourquoi je n’aime pas toujours mes semblables, moi qui ne m’aime pas toujours non plus (pas souvent, en vérité). Pour l’instant, c’est autre chose que j’ai en tête, cette maxime latine prononcée lors de la passation du pouvoir pontifical chez les catholiques, lorsqu’un pape place de son prédécesseur mort – « Sic transit gloria Mundi ».

Pourquoi ai-je en tête cette maxime ? Demain, j’ai la possibilité, à la descente de l’avion, de prendre la route pour Jerez de la Frontera, non loin de Cadix. Il s’y déroule la deuxième épreuve du MotoGP de la saison 2012, qui commence tout juste. La première épreuve, voici trois semaines, à eu lieu au Qatar. J’étais à La Rochelle, alors, chez mon père, en famille, quand elle a consacré l’événement qui fait monter en ce moment à mon cerveau ce sentiment désagréable d’un état de gloire du Monde qui se débine, tout d’un coup, le sentiment de la fin de quelque chose. Avec l’un de mes frères, motard comme moi, qui roule, lui, en Ducati Diavel. Le championnat de vitesse moto ? L’un et l’autre, sans nous passer le mot, nous avons fait comme si rien d’important n’advenait en ce dimanche dans l’univers du motocyclisme international. L’ouverture du MotoGP à Doha ? Ah non, pas au courant. Faux, bien sûr.

L’air de rien, à l’extrême fin de la journée (pour cause de chaleur, le grand prix du Qatar se dispute le soir venu), nous nous sommes enquis des résultats de la compétition, que nous avions pressentis. Valentino Rossi, sur Ducati, avait fini 9ème, ou 10ème. Tout ce qui nous intéresse, l’un et l’autre, dans la course moto ? Rossi, l’Italien, le gamin de Tavulia devenu en quinze années le génie absolu de la course de vitesse sur deux roues. Le reste ? Les autres compétiteurs ? Non, pas vraiment. Ou si, peut-être : la mécanique et les moteurs, la sophistication technique des motos de course. Rossi, donc. Sur un air de fin de règne, dès la première épreuve du championnat de vitesse 2012.

Finir comme ça, dans le peloton, comme un pilote anonyme. 9ème ou 10ème, Quelle importance. Autant dire qu’il avait foiré sa course, oui. À plus de trente secondes du vainqueur, qui plus est, l’australien Casey Stoner. Vingt cinq tours de piste, plus d’une seconde perdue chaque tour – la bérézina. Mon frère comme moi n’avons rien dit, un silence qui vaut son pesant de matière oxymorique. Tout aussi bien, l’on aurait pu débiter ce que voici, en canon : nouvelle saison de merde pour l’Italien, Rossi ne vaut plus un clou, neuf fois champion du monde, plus de cent victoires en grands prix, le pistard le plus titré depuis des lustres, un chic type en plus à ce qu’il paraît, rigolard, devenu une idole majeure du monde contemporain et puis rien. Exit, le seul pilote dont les résultats nous importent de près ou de loin. Et exit avec sa défaite la grandeur de notre monde à nous, le monde des machines à deux roues et moteur, le monde des passions qu’elles impliquent, ces foutues machines appelées « motos » dans le langage courant. Lecteur, essaie de te figurer cette donnée, qui te fera désescalader d’un seul coup tous les échelons de l’admiration que tu auras pu former comme moi pour le petit génie italien de Tavulia : à l’arrivée du grand prix de Doha, plus d’un kilomètre de distance sépare la roue avant de sa Ducati de la roue arrière de la Honda de Stoner, le vainqueur. Plus d’un kilomètre. Il est où, Rossi ? Chagrin immense, colère rentrée. Envie de mourir peut-être pas mais pour sûr de la rage, teintée d’incompréhension.

Je n’adore personne. Je me méfie des enthousiasmes, des engagements exaltés, des engouements. Rossi, je m’en tape ou peu s’en faut, à dire vrai : je ne vis pars avec lui, ni par lui. Un pilote brillant, oui. Mais comme il existe des footballeurs brillants, des nageuses brillantes, des intellectuels brillants, des rockers brillants, des chanteuses de variété brillantes, pareillement. Je m’en tape, en effet. Aucun poster de lui dans ma chambre ou dans mon garage – j’ai passé l’âge, à cinquante ans bien frappés. Pas d’adhésion à son fan club. Pas de moto badgée du mythique numéro « 46 », celui que Rossi ne quitte plus depuis ses débuts, voici quinze ans. Pas non plus de moto décorée avec ses couleurs fétiches, le jaune et le noir. Alors quoi ?

C’est un repère, disons, ce gars-là. Grâce à lui, on sait que la moto existe, qu’il y a des championnats motorisés autres que la Formule 1 ou le Nascar. Grâce à lui, on peut mettre une bonne gueule sur nos tronches de motards casqués, heaumés que nous sommes dans nos intégraux, des sans-visage : le type a une bouille sympathique, il sourit souvent, il a fini par incarner l’archétype du motard que l’on n’est peut-être pas mais auquel on ne répugne pas à s’identifier. Modeste mais pas trop. Correct mais facétieux. Pondéré mais grande gueule. Fairplay mais un vrai tueur sur la piste. Le gars qui t’en impose par l’humanité, si tu vois ce que je veux dire. Pas le surhomme, non. Pas le minable ou le quasi minable qui se frotte au sommet à force d’efforts démesurés, et qui t’inspire en vérité de la pitié, plus que de l’admiration ou du fanatisme. Voilà, l’humain normal bon gestionnaire de sa capacité à l’excellence.

Je me suis demandé : j’y vais ou pas, à Jerez, demain ? Le Rossi, je vais le voir en action ou pas ? Deux heures d’« autovia » de l’aéroport de Malaga au circuit et nous y voilà. Je suis là, Valentino, anonyme parmi les cent cinquante mille anonymes venus jusqu’au circuit de Jerez de la Frontera voir les courses mais présent pour toi, rien que pour toi. Mon héros somme toute, j’avoue. Je n’aime pas les engouements mais des engouements, j’en forme tout de même, parfois je me laisse emporter par la clameur, je crie avec ceux qui crie, j’imagine que dans une guerre décrétée juste je tuerais aussi avec ceux qui tuent, personne n’est parfait. C’est normal, l’engouement, après tout. Surtout pour ceux qui n’en abusent pas, comme moi, qui n’en font pas un ordinaire de leur vie, ce tout-venant de l’émotion qui surabonde, qui déchaîne tout et t’interdit de te connaître faute que tu puisses connaître la paix de toi, l’état normal de soi.

Je bois ce café dont j’avais envie, en m’arrêtant, il y a dix petites minutes. Ci fait je remonte sur la BMW, une K1200S que j’aime bien, pour l’essentiel. Le genre de machine plutôt rapide. 170 CV, près de 300 km/h en vitesse de pointe, les 400 mètres départ arrêtés avalés en moins de 11 secondes. Des performances, disons, élevées, surtout sur route ouverte, au milieu des chicanes mobiles que forment automobiles, camions et autres camping cars, tous membres boursouflés de la peuplade des escargots roulants. Contact, pression sur le bouton du démarreur, feulement de la mécanique, un peu sifflante, un peu castrée si l’on en réfère au seul bruit de l’échappement, mesuré. J’avise la sortie de la bretelle d’autoroute, en espérant la présence sur la chaussée, lorsque je bondirai sur l’A13, de quelque Porsche ou de quelque grosse berline surpuissante. Dans ce but bien compris : accélérer à sa hauteur, la remonter, lui mettre en trois-quatre secondes quelques dizaines de mètres dans la vue, comme une comète dépassant un paquebot. Non, pas de bagnole superlative. Qu’à cela ne tienne. J’accélère, en avisant du regard, quelques centaines de mètres devant moi, le premier pont autoroutier sous lequel je vais passer dans un instant. Si l’accélération se passe correctement, je franchirai la ligne du pont à 260 km/h compteur. Go !!!

Dans ma tête, cette espérance : que dimanche, d’ici deux petits jours, à Jerez, Rossi s’envole lui aussi, à une vitesse déraisonnable, et qu’il gagne, qu’il gagne, qu’il gagne !

Article publié sur cafe-racer.fr

Article publié sur bikersforarevolution.wordpress.com

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