Paul Ardenne chroniqueur Moto sur Café Racer et bikers for a revolution

Gloria Mundi pt.2

Vient le lendemain et c’est aujourd’hui. Un autre aujourd’hui, l’aujourd’hui de mon arrivée à Malaga. L’aujourd’hui de la livraison du cabriolet de location qui m’attend à l’arrivée de mon vol d’aujourd’hui (un coupé-cabriolet Peugeot 308, banal mais sans défaut), sur le parking de l’aéroport. Voilà, c’est aujourd’hui, je me suis mis en route et je piétine au ralenti, face à l’embranchement de l’autoroute de la Côte, la fameuse « autovia de la Costa del Sol » andalouse. À droite, Alméria, donc Nerja, ma villégiature. À gauche, Cadix, donc le circuit de Jerez de la Frontera. Donc Valentino Rossi demain, lors de l’épreuve de la course du MotoGP que Rossi va devoir affronter quand demain sera devenu aujourd’hui. Que ferais-tu, lecteur ? J’y vais ?-J’y vais pas ? Je n’ai pas de dés en poche. De toute façon, je n’aime pas que le hasard décide pour moi.

Il y a des aujourd’hui où l’envie ne vient pas. Rien à faire. J’ai beau être à un jet de pierre de Jerez de la Frontera et de son circuit de compétition, je n’irai pas. Je n’ai pas hésité, en vérité. J’aurais pu me dire : Allez mon gros, fais le déplacement pour Stoner, pour Lorenzo, pour Crutchlow, ils sont durs à la tâche, les jeunots, dans l’arène. Au pire vas-y pour les petits Français, pour les soutenir d’un franc Cocorico gaulois, eux qui vont se faire démolir sur la piste, comme d’habitude. Mais non : j’y vais pour Rossi ou je n’y vais pas. Alors je n’y irai pas.

Je n’irai pas à Jerez de la Frontera parce que Rossi est devenu ridicule, depuis deux ans. Méconnaissable. D’abord, il a commencé à perdre. À se faire distancer. À se faire mater. La faute à qui, à quoi ? La faute à sa clavicule, fracturée lors d’une course, il y avait déjà longtemps. Puis la clavicule a été opérée mais Rossi a continué à perdre. La faute à qui ? À la Ducati. La faute à la machine, sa machine pourtant, celle qu’on lui a concoctée sur mesure, pour laquelle une myriade d’ingénieurs ont trimé jour et nuit des mois durant, qui peaufinant l’injection, qui penché sur l’algorithme qui détermine la meilleure courbe d’allumage, qui allant jusqu’à concevoir ce bijou ultime, une moto révolutionnaire dénuée de cadre, la Desmocedici GP12, bourrée de carbone et de matériaux composites de dernière génération, la douzième d’une glorieuse lignée de monstres mécaniques. La faute à qui ? À la machine, oui, à-la-machine-mais-pas-à-Rossi, cette furia indomptable que lui-même, Rossi, prenant le relais des ingénieurs bolognais, a peaufinée pourtant qui plus est course après course, en fameux metteur au point qu’il est, clame-t-on.

La faute à la machine, maintenant. Faut-il y croire ? Il y a quelques années de cela, Casey Stoner a mené Ducati au titre suprême, avec une Desmocedici, lui aussi. Inconduisible, la Ducati ? C’est en tout cas ce que serine Valentino depuis un an après chacune de ses courses, toutes ratées, au moment de la conférence de débriefing. Jamais le bon réglage. Jamais la bonne évolution. Sa Ducati ne sait pas tourner Ou si elle sait tourner, c’est pour se dérober du train arrière. Freine-t-elle ? Oui – le contraire serait étonnant : système Brembo-carbone. Mais elle freine mal, elle pique du naseau trop vite, glisse, s’écroule piteusement sur le flanc, comme une vache folle. A-t-elle au moins assez de puissance ? Oui, oui, pas de problème. Mais que te dit Rossi ? La puissance du moteur V4 est mal distribuée, trop en bas, impossible de bien négocier les sorties de virage, la machine cabre en tournant.

Alors quoi, Ducati ne saurait plus faire de motos de compétition, malgré sa flopée de titres de World Champion en catégorie « Superbike » ? Rien ne serait à sauver sur la GP12, rien de rien ? Non, rien de rien de rien et encore rien, te bassine le Rossi après chaque nouvelle course à son guidon, chaque nouvelle course qu’il finit sans atteindre jamais le podium, parfois perdu parmi les trainards sur l’anneau, comme un amateur, un petit-mec, un pas-de-couilles. Freine mal, ne tient pas la route, distribue mal sa puissance. Un avantage tout de même ? Oui, la GP12 fait un beau bruit, ah mais ! Elle hurle comme une chouette qui aurait décidé d’hululer quatre octaves au-dessus de son registre ordinaire de chant ! L’apanage de son moteur V 4 à 90° au calage de distribution complexe, un secret de fabrication bolognais. Pas de quoi être fier, cela dit. Mieux vaudrait qu’elle sache rouler, quitte à émettre un bruit de Kalachnikov ou de tuberculeux à l’agonie, cette foutue GP12. Oui, sache-le, lecteur (mais Valentino te l’a déjà fait savoir, je crois bien) : c’est là toute l’erreur, ce calage à 90 °, le moteur hulule bien, d’accord, mais n’empêche, il est trop long. Quelques millimètres de trop, de quoi grever la motricité de la moto en obligeant à raccourcir son bras oscillant. On n’en sort pas ? Soit, mais la musique est bonne, du moins. Toujours ça de pris. L’Italie est le pays du bel canto, pas vrai, maintenir vives les traditions, c’est déjà bien, non ?

Le bel canto, entre nous, je n’en ai rien à foutre. À l’opéra, d’accord. Quand Pavarotti te barrit le Touvère de Verdi, je veux bien. Mais sur l’asphalte des pistes de compétition, non. Quand s’élève la clameur assourdissante des 800 ou des 1000 quatre-temps de plus de 250 cv l’unité mécanique, non, cent fois non ! Chantez votre partitions, pistons et soupapes ! Que crèvent Monteverdi, Rossini et tous les beugleurs raffinés de la Péninsule ! À chaque périmètre sacré ses musiques bien à lui, vive la ségrégation sonore !

Entendre la Ducati GP12 hululer dans le style precioso, la voir concourir pour The Voice, allez. Je me laisserai fléchir, le cas échéant. Si du moins la diva de Borgo Panigale rejoint le chemin des podiums avec son chevalier de Tavulia. C’est tout ce que je demande : la victoire totale. Rien de moins, rien de plus. Pourquoi ? Parce que je suis un Européen, tiens. Parce que je suis un Européen et, comme tel, parce que je suis dans le même mouvement des affects un fanatique de l’Italie. L’Italie ? Tu n’as pas vécu si tu n’as pas posé les pieds sur son sol, pas projeté les yeux sur ses beautés, pas goûté de tous tes sens ses mille et un sortilèges. En 2011, Rossi, qui a quitté Yamaha où il a brillé comme un astre (il a apporté au Japonais plusieurs titres de champion du monde pilote et constructeur), passe chez les « rouges », les Bolognais de Borgo Panigale. Comme tout le monde ou à peu près en Europe, j’attendais ce moment depuis longtemps. Avec jouissance. Un génie du pilotage italien sur une machine italienne, le tout combiné comme un tandem gagnant : de quoi flatter mon ego d’Européen militant. J’aime l’Europe, je n’y peux rien. Certes j’aime aussi l’Afrique, l’Asie, l’Amérique, l’Océanie, l’Antarctique, j’ai traîné mes guêtres dans tous ces coins du monde maintes et maintes fois, en touriste, en baroudeur, pour le boulot, j’y ai souvent été heureux mais bon, c’est l’Europe que je préfère, amici. Le Vieux continent, dit-on. Le continent ringard. Par extension, le continent des ringards. Moi, toi, oui toi, lecteur, si d’aventure tu crèches bien en terre d’Europie : un ringard, un tricard, un loser du monde globalisé, voilà ce que tu serais devenu, paraît-il. Ah bon ? Vieux continent… La première moto de l’histoire du cycle, la première voiture, l’invention de l’aviation et du radar, la surgénération nucléaire, le Concorde, le TGV et la fusée Ariane, la culture du luxe absolu… L’Europie, c’est bien tout ça en bloc, non, et bien d’autres choses qui en valent la peine. Le cassoulet, les Beatles, la démocratie, la machine à vapeur de Mister Wat et le moteur à quatre temps de monsieur Beau de Rochas. Don Quichotte. Robinson Crusoé. Le béton ancien et le béton nouveau. Vous en voulez encore ? Vieille par l’Histoire, d’accord, l’Europie – l’homme de Neandertal, cent mille ans, et celui de Cro Magnon, avec ses splendeurs artistiques, à Lascaux. Mais inventive aussi, ah ça pour sûr, et pas si déclassée, non mais. Ne parle même pas de la qualité de vie, de la tendresse europienne, de la douceur du continent… Vivre à Shanghai ? À Lima ? À Dubaï ? À Bamako ? À Bangkok ? À Dallas ? Je connais un peu, j’ai donné, merci. Pas trop long s’il vous plaît, le séjour vital. Rendez-moi l’Europie sans trop tarder. Les Alpes et la Méditerranée. Les Mercedes AMG et la morue séchée. Les Parisiennes et Piccadilly Circus. La place centrale de Cracovie et les churros huileux de la foire du Trône. Alors Rossi ET la Ducati, tant qu’à faire. Une démonstration de brio europienne, je veux.

Article publié sur cafe-recer.fr

Article publié sur bikersforarevolution.wordpress.com

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