Paul Ardenne chroniqueur Moto sur Café Racer et bikers for a revolution

Gloria Mundi pt.3

La faute à la Ducati, à ce qu’il paraît. La machine ne va jamais comme il faut. Dixit Valentino Rossi en personne, qui en rajoute des louches, mine de rien. Ma Ducati Desmocedici à moi, nonuple champion du monde ? Un piège. Une trapanelle. Une pétrolette. Un oignon. Un bourrin. Comme je vous le dis, juré-craché. Tourner ? La GP12 ne sait pas tourner. Freiner en entrée de courbe ? Elle ne sait pas faire, elle sous-vire et tu te retrouves bientôt la truffe contre le macadam, en pleine gamelle. Aller vite ? Ça, la Desmocedici sait faire mais attention quand tu saisis du levier de frein avant, à chaque freinage trop appuyé l’arrière se déleste, le cul de la madame Desmo il se soulève comme le croupion d’une pintade affolée et tu commences à ressembler au spécialiste de la danse dite du gyroscope, toi le pilote, sur cet engin ébouriffant, tu te sens hyper léger, aérien et tournoyant dans l’air. Alors quoi ?

Vrai, faux, va savoir. Rossi blufferait-il pour dissimuler ses carences, sa propre baisse de régime ? Il voudra minimiser les effets de son âge, tiens. C’est que le kid de Tavullia n’est plus un kid à proprement parler, il a passé les trente ans d’âge, à présent, et tu le sais bien, lecteur : un pilote de compétition, c’est rarement comparable au vin, question vieillissement. À moins que la bécane soit vraiment mal née, et que Rossi dise la vérité ? Note bien qu’il y a un « bins », un loup, au niveau de la conception de l’engin. Le manager de la compétition chez Ducati, Preziosi, il veut une moto sans cadre. Un moteur, des roues. Rien entre le deux. À quoi ça sert, un cadre, si on peut le remplacer par un moteur porteur sur lequel fixer les éléments de suspension avant et arrière, directement ? À rien, il te dit, le Preziosi, le cadre il ‘te sert à peau de balle. Alors out. Ne me parlez plus de cadre, à moi, Preziosi. Rossi veut une moto avec un cadre ? Anachronique. Archaïque. Obsolète. Déclassé. Rétro. ‘Se prend pour qui ! Pas de cadre, j’ai dit ! On innove, chez Ducati, point, on est modernes ou on n’est pas !

Innover jusqu’à l’aberration, jusqu’à la stupidité, en dépit de l’échec. Si c’est le cas, Preziosi devrait ruminer certaines leçons du passé, et réviser son point de vue. Sur ce coup, l’intransigeance de Preziosi, tu te rappelleras certains errements de la technique, le fanatisme des scientifiques, parfois. Promène-le dans le 13ème, à Paris, pas loin du périphérique, rue Cantagrel, le Preziosi. Entraîne-le jusqu’au bâtiment de type Chartes d’Athènes, années 1930 volet fonctionnaliste abritant le siège français de l’Armée du salut. Conçu par Le Corbusier, alors le saint patron des architectes montants, l’école high tech de l’époque. Un idéologue de la technique, le Corbu, en ces temps-là, signor Preziosi. Il n’en est pas encore à faire dans la courbe élégante et dans le béton lyrique, comme s’agissant de Notre-Dame-du-Haut, à Ronchamp, non. Là, vous le voyez, c’est encore le modèle dominant de la boite à toit plat, le bâtiment de type « morceau de sucre », parallélépipède, celui qui contient le plus, t’aurait dit le vieil Euclide au terme de ses calculs de volume. 1932, si mes souvenirs sont bons. On ouvre en grande pompe le bâtiment aux malheureuses et malheureux tous bords venus crécher à l’Armée du salut, un vrai palace. On ’peut pas faire plus moderne, Chareau et sa maison de verre : enterrés, ringardisés. Ici c’est grands plateaux, ouverture maximale des murs, lumière à tout crin, salles de toilettes à la plomberie rutilante et dernier cri. Imaginez un peu, signor Preziosi, les putes de Paname, les orphelins et les orphelines, les abandonnés, les naufragés du cœur, les soûlots de la Ville lumière, tous font des « Ho ! » d’admiration, des « Ha ! » d’ébahissement, ils écarquillent les paupières come les enfants au pied du sapin, le matin de Noël. Merci, O grand Corbu, merci pour tant de modernisme. La suite ? Deux, trois mois passent, dans la foulée de la pompeuse inauguration. Voilà que les résidents se sentent mal, qu’ils respirent avec difficulté. Une commission d’hygiène fait des relevés : trop de gaz carbonique dans le bâtiment, ventilation insuffisante. Ben quoi, ouvrons les fenêtres et l’affaire est réglée ! Il suffit d’ouvrir les fenêtres, oui ? Ben non, on n’ouvre pas les fenêtres, signor Preziosi. Et pourquoi donc on ne les ouvre pas, les fenêtres ? On n’ouvre pas les fenêtres parce qu’il n’y a pas de fenêtres, pardi, l’air conditionné est là pour fournir la bonne dose d’air, les calculs le prouvent, alors les fenêtres, excusez mais on n’en n’a rien à battre, des fenêtres, signor Preziosi. Si les gusses se sentent mal dans le bâtiment, s’ils virent au bleu de nécrose comme un tube de verre sous l’effet du chalumeau c’est qu’ils ne savent pas respirer, voilà. Respirer, ils n’ont qu’à apprendre.

Rue Cantagrel, les résidents ont fini par faire cette chose incroyable, de leur propre initiative : ils ont ouvert des fenêtres dans les murs de verre du bâtiment de Corbu. – Corbu qui a haussé les épaules, tu paries, et qui s’est dit, les dents serrés de rage à fissurer ses mâchoires d’Helvète habitué à mâcher de la branche de sapin : « Les cons, on leur met l’air conditionné, un air bien filtré, débarrassé de ses impuretés et voilà qu’ils te respirent à pleins poumons l’air vicié de Paname, depuis leurs ridicules petites fenêtres découpées au diamant. Ne me parlez plus des hommes. »

La scène te faire rire, à juste l’imaginer : la nuit venue, Rossi s’introduit en douce dans le département compétition de l’usine Ducati, à Borgo Panigale, il monte la GP12 sur un établi puis s’active comme un diable, fébrile, un œil sur la pendule murale qui égrène les heures et qui le rapproche de manière inexorable du lever du jour. Il lui conçoit un cadre, à la GP12, en bon petit mécano, à coups précis de tours de clés et de fraisage à la meuleuse, un vrai cadre avec de bons vieux tubes ou de jolies poutrelles d’aluminium et ci-fait, hop, il te dissimule tout ça sous quelques autocollants publicitaires, Marlboro, Agip, Fiat, les sponsors seront contents, pas de problème. Ça y est, sa Desmocedici a enfin un cadre, il va pouvoir recommencer à en faire un outil démoniaque à gagner course sur course et Preziosi n’y verra que du feu.

Valentino Rossi et la défaite. On n’est pas habitués, forcément. Le gars, des années durant, il gagne tout. Il se permet de prendre des risques, en plus, des risques inutiles. Parce qu’il aime la course. Parce qu’il est né avec un accélérateur à la place du cœur. Tu revois les images, dans ta tête. Les attaques sauvages sur un challenger, jusqu’à le toucher, en dépit de la vitesse inavouable, pneus contre pneus, carénage contre carénage. Tu vois ses cavaliers seuls, lui tout seul et le reste du monde à la traîne, les autres pilotes du plateau à fond de train mais loin, loin, très loin dans son sillage de météore. Tu vois et tu revois les rituels auxquels tu as fini par accorder une authentique aura de sacralité, tant l’homme et la machine font corps, un seul corps, un binôme qui est une osmose, en vérité, même si c’est limite caricatural, avoue-le : Rossi embrasse le nez de sa moto, Rossi s’arrête après une victoire et s’agenouille devant elle, sa machine de guerre, cette moto de combattant qui lui a donné la victoire, tout comme le chevalier médiéval au pied de l’autel et les symboles terrestres de son Dieu. Tu vois et vois de nouveau en souriant les facéties dont le maître de Tavullia t’a régalé des années et des années durant, après chaque victoire, ici balayant la piste pour signifier à ses adversaires qu’il a terminé sa course depuis longtemps, là faisant des burn-out à même la piste et inscrivant à la gomme brûlée, dans un nuage de fumée blanche, le nombre de ses victoires, comme un employé met un coup de tampon sur un document avoir conclu une affaire, que sais-je encore ? Le bouffon, oui, mais le bouffon légitime, celui qui peut tout se permettre, celui qui échappera au ridicule parce que la victoire lave et affranchit l’homme de tous les ridicules.

Au début, on se dit : normal, il rôde l’engin, il le fait à sa main, ce fichu engin mal dégrossi, cette GP12 « preciozique » imparfaite, comme un gladiateur peaufine son armement combat après combat. Puis tu te mets à douter, voilà. C’était couru. À force de perdre Rossi commence à t’intriguer dans le mauvais sens du terme, celui qui te rend perplexe. Tu l’as écouté, hein ? Dès qu’il la ramène, le « doctor » (qui n’est plus le « docteur » de rien du tout, surtout pas des cours de pilotage) trouve immanquablement de bonnes excuses pour perdre. Alors vient l’anamour – tu n’aimes pas, tu ne veux pas aimer – puis de proche en proche et logiquement le désamour – là, tu n’aimes plus. Comment est-ce possible ? Le fait est que tu n’aimes plus, c’est comme l’adieu à cette greluche pour laquelle tu te serais damné, tu lui dis « Ciao Bella ! », tu mets le moteur en route, tu enclenches la première et tu lâches l’embrayage et tu ne te retourneras même pas pour la voir pleurer ton départ, votre séparation, la fin de l’histoire, ces milliers de nuits fiévreuses, vos deux corps emmêlés, vos sueurs frottées l’une contre l’autre, vos fluides échangés à qui mieux mieux, tout ça, ce qu’on appelle le lien. Il y a quatre ans, je sautais sur mon GSX-R malgré le mauvais temps et je filais vers Le Mans. Une journée miraculeuse. La quatrième course de la saison. Rossi n’avait pas encore gagné mais il se tenait en embuscade, dans le classement, il était dans les points, la Yamaha M1, à son poignet, se révélait de plus en plus efficace, course après course. Une fois sur le circuit, je me suis rendu directement à la Courbe Dunlop (on a ses habitudes), je me suis assis sur l’herbe près de la rambarde, j’ai attendu que la course des 125 puis des 250 se passe, sans y trouver beaucoup d’intérêt. Puis le MotoGP. Rossi n’a pas fait un excellent départ mais quelques tours plus tard il était en tête. Tous derrière et lui devant, comme le veut la règle. Il a gagné le grand prix, a pris la tête du championnat, est devenu champion du monde quelques mois plus tard. La norme. Et maintenant, le désamour.

Quand j’étais gamin, je n’aimais pas Giacomo Agostini pour une raison toute simple : il gagnait tout et tout le temps, dimanche après dimanche. En plus, ce diable de Rital courait dans deux cylindrées, en 350 et en 500. Je me disais : ce type n’a aucun mérite, il a la MV, la meilleure machine du plateau. De là, mon énervement. Un type trop gâté par les circonstances. Puis la MV a commencé à ne plus être compétitive, au tournant des années 1970. On passe alors au deux temps, en grosse cylindrée, dans les championnats de vitesse du « Continental Circus », le championnat européen, alors le plus important du monde. Agostini change d’écurie, et va chez Yamaha. Un pari impossible que changer avec succès à la fois de marque et de type de motorisation ? Pas pour Giacomo Agostini, qui devient alors pour moi le « roi Ago » : il gagnait jusqu’alors en quatre temps sur MV ? Il gagne à présent en deux temps sur Yamaha. Il est le plus grand, le plus fort, le plus régulier, le plus absolu. Inutile de lui discuter sa suprématie, et de s’en énerver. Plus fort encore : sur-titré, doté d’un palmarès à jamais inégalable (il restera jusqu’à la fin des temps le plus grand pilote de vitesse moto), il se retire en pleine gloire, sans que personne lui ait ravi sa couronne. Giacomo, sure you’re the Best !

Valentino Rossi ? Ah oui, j’allais oublier. À Jerez de la Frontera, il finira 9ème ou 10ème, de nouveau (peu importe exactement combien), se fera mettre plus d’une seconde au tour par le vainqueur, Casey Stoner, puis, lors de la conférence de débriefing, il recommencera son numéro devenu coutumier depuis qu’il court sur la GP12, son ronronnant train-train de mots stigmatisant des réglages imparfaits et annonçant la venue imminente de nouvelles pièces censées améliorer le comportement de sa moto. Une bouffonnerie, mais triste, celle-ci, triste, ah oui, à vous gâcher l’amour qui vous resterait pour votre idole d’hier, tiens.

Article publié sur cafe-racer.fr

Article publié sur bikersforarevolution.com

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