Storytelling poignant, celui de vivre – et la beauté d’être de ce monde

La passion de l’Histoire, incarnée. Comme une vérité intime, personnelle, charnelle. Comme un événement duquel on ne peut plus sortir. L’histoire de rapines des commerçants français par exemple, qui se sont jetés sur l’Afrique avec une seule idée en tête : devenir des nababs blancs. De La Rochelle, par vaisseaux entiers ils partaient s’enrichir sauvagement et Paul Ardenne, enfant de la Rochelle, ne pouvait pas ne pas réaliser ce que cela signifiait concrètement.
L’Histoire comme une sensation, physique. Avant que d’être une couleur, elle est tel champ de bataille et la terre retournée, où l’historien met genou en terre pour ausculter ses cicatrices. Pas d’Histoire sans ce lien intime aux événements. Voilà le lieu qu’il nous avoue superbement, n’ayant depuis lors cessé d’en vivre l’intimité : l’anfractuosité d’une roche affleurant sous la végétation, vestige qu’il faut à présent déterrer pour comprendre. Les ruines, vivantes d’un coup, surgies là, sous la main. C’est Paul Ardenne déambulant dans Berlin Est et voyant de ses propres yeux ce qu’il en coûte de fuir, les quelques mètres stoppés net par la ronce métallique. Ou ce Berlin du début du XXème, “qui grandissait à la vitesse d’une carriole, avec ses banlieues gorgées de ressources humaines”. Lisez Berlin AlexanderPlatz, lisez Ardenne, vous comprendrez et cette passion et sa nécessité. L’humiliation sociale toujours recommencée, les rudes militants Spartakistes égorgés la nuit et puis Berlin envahit des décennies plus tard par l’herbe qui signe l’arrêt de mort du communisme. Paul Ardenne porte partout son regard chaviré. L’Afrique, toujours, depuis le commencement, une passion qu’il n’a cessé d’affronter. Storytelling poignant, celui de vivre, tout simplement, au creux d’un monde immense et habité de ses semblables. L’Histoire comme un destin personnel au fond, livrant le monde aux êtres humains. Un Paul Ardenne qui n’en oublie jamais le pathétique de nos vies, comme dans cette sortie de l’histoire sous la pression de l’âge ou de la maladie, évoquant Jean-Luc Nancy écoutant les battements de son cœur malade au plus fort de l’engagement en Irak. L’Histoire est poésie, au sens fort. Reconnaissant envers Jacques Valette qui lui a tout enseigné : la beauté d’être de ce monde.

L’Histoire comme une chair, Paul Ardenne, éd. Le Bord de l’eau, coll. La Muette, septembre 2012, 154 pages 15 euros, ISBN-13: 978-2356871886.

Article publié sur le blog de joel jegouzo

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