Texte de Paul Ardenne pour l’AIR où il a présenté son roman “Sans Visage” (Grasset 2012).

paul

© David Ignaszewski

Le narcissisme social, que porte à son comble la société du spectacle (tout doit faire image, être image), rend le portrait logique. Il en fait ce constituant devenu naturel de la représentation figurative des sociétés. Dans l’album de famille consacré à un enfant, tout commence aujourd »hui dès avant la naissance, lors de la grossesse maternelle, avec le portrait échographique – corps en devenir mais image déjà constituée du moi. Voire, le portrait se banalise tant (photomaton, carte d’identité, photographie rituelle accompagnant tous les stades de la vie, initiatiques comme biologiques ou événementiels : baptême, anniversaires, mariage, maternité…) que c’est son manque qui devient incompréhensible. Refuser de se laisser portraiturer, c’est s’exposer à la critique et, pour peu que l’on ait atteint à quelque célébrité sans être passé sous les fourches caudines de l’exhibition à des fins de production d’images, voir s’affoler la meute des archivistes ou des paparazzis (en atteste la quête effrénée, devenue mythique, des portraits de Lautréamont, de Maurice Blanchot ou de Thomas Pynchon…).

Être ? C’est être portraituré et s’inscrire dans le cycle d’une métaphysique du soi où le visible du corps, sous forme d’un moi-image, s’offre d’anticiper toute autre qualité. Ce que commande la vie contemporaine : celle d’un destin de portraituré (en plus du destin de consommateur, de touriste et d’aliéné bancaire). Onzième commandement : Tu seras d’être images (au pluriel), tu te plieras au rite de Portraituration, comme on dirait Circoncision, ou Communion. Vivant, autant dire « dessiné » (le sens originel du mot Pourtret ou Pourtrait, de Pourtraire, XIe siècle, « dessiner »), tandis qu’à chaque étape de ton existence ton dessein sera ton dessin.
Ceci, répétons-le, même si le portrait n’est pas plus qu’une mise en scène de l’identité, l’identité mise en scène.

Pourquoi cettte dictature du portrait, malgré son insignifiance ?

En vrac :

– La part d’affect qu’il véhicule. La possibilité de l’admiration (de soi, de l’Autre).

– La jouissance qu’il y a à être portraituré.

– Sa puissance cosmétique (une autre forme du maquillage) et sa logique, celle de l’envoûtement.

– La fonction topographique : mettre l’Autre dans mon axe, axe de mon regard donc de ma vie, ou bien le mettre dans mon axe, pour jouir de son image, donc de sa vie.

– La fonction documentaire. Mieux me connaître : dessine-moi un moi ; documente-moi.

– La fonction de réparation : le portrait corrige le réel. Raison pour quoi l’on prend des poses. On se rappellera à propos cette remarque d’Emmanuel Lévinas, le philosophe d’Éthique et Infini, quoi qu’il fasse du visage, de la facialité active (je te reconnais par le visage et inversement) la source du respect que j’ai d’autrui : il faut bien que le visage, que le paraître de nos corps aient quelque chose de décevant, pour que nous prenions ainsi des poses.

– Le portrait comme stratégie de la persona, si l’on accorde quelque crédit aux théories souvent fumeuses de Carl Gustav Jung. À chaque circonstance importante de nos vies, professe Jung, nous fabriquons pour nous-mêmes une attitude, nous nous masquons, nous nous attribuons des titres rythmant notre construction sociale pour cimenter sa légitimité. Se faire portraiturer chez Harcourt ou chez Warhol, plutôt que chez l’obscur artisan-photographe de la rue X… ne signifie évidemment pas la même vie ou, du moins, une identique mise en scène de sa propre vie.

– Le portrait comme icône, comme image emportant quelque chose du caractère sacré de la personne : femmes argentines de la place de Mai, à Bueños Aires, défilant en portant les portraits de leurs fils disparus sous la dictature militaire ; militants du Hamas, en Palestine, brandissant, lors de manifestations ou d’obsèques, les portraits des kamikazes morts pour leur cause. Manière d’envisager le corps comme hiéroglyphe.

– Subjectiver une expérience de l’apparence : comment suis-je posturé ici (my touch, my way, myself), dans cette circonstance particulière, puis en telle autre et ainsi de suite — en adolescent dans le vent, en amante ou en amante, en jeune qui emmerde les vieux, en vieux qui emmerde les jeunes, en père ou en mère de famille, en amoureux(se) de la nature, au volant de ma Jaguar ou sur mon lit de mort, en tant que familier de gens quelconques ou importants, au lever ou dans ma salle de bains, etc. ?

– S’inscrire dans le grand trafic des images, échanger son apparence : confer l’envoi de photographies de soi, postal ou, grâce à la technologique numérique, téléphonique. Faire de la contrebande, à l’occasion : fausses images de soi que l’on distribue, que l’on fait passer pour vraies (moi jeune et beau sur l’image lors même, dans les faits, que j’ai cessé de l’être).

– Exister. Le portrait, au moins par le paraître, signe l’existence. Il la crée, au besoin, ce en quoi il est toujours au-delà ou en deçà de la vérité. Depuis toujours. La galerie des portraits d’ancêtres du château de Karlstein, près de Prague, construit du temps de l’empereur Charles IV, affiche cette particularité, qui ne surprendra pas l’historien des images, rompu à ces tours de passe-passe : on y a peints, représentés en pied, les grands acteurs vivants et morts de la dynastie locale. Certains de ces acteurs, pour portraiturés qu’ils soient, n’ont jamais existé que dans les mythes vernaculaires. D’autres, morts jeunes, sont représentés vieux. Quelques-uns – tout de même – semblent figurés pour ce qu’ils furent selon toute vraisemblance, la ressemblance sans doute en moins (idéalisé, le portrait médiéval n’a pas vocation à restituer la physionomie du sujet).

Outre la fonction institutionnalisante d’une telle galerie (l’État, c’est nous, les portraiturés, indépendamment des critères de temps ou de véracité), il s’agit de prendre en compte ici la valeur imaginaire du portrait, et ce qu’il vient concrétiser sur le plan fantasmatique : l’élaboration d’une généalogie parfaite, dont chaque rameau de l’arborescence porte un fruit princier, jusqu’à cette extrémité où réalité et légende se combinent.

Le portrait, toujours, invente la figure, et l’être, avec elle. Raison pour laquelle, quoique vain, on en raffole, et pour laquelle encore, quoique l’on en soit las, on en redemande encore et toujours.

Paul Ardenne

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One response to “

  1. Renée VALET-HUGUET

    je relis ce texte que j’ai écouté aux AIR. Tout me paraît tellement juste. De même que chaque parole que P.Ardenne a prononcé au cours de la table ronde. C’était clair, précis et j’aurai souhaité que ne finissent jamais ses interventions.
    Renée VALET-HUGUET

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