Author Archives: webmaster

Art et anthropocène

Advertisements

C’est à Athènes, la Nuit du Logos

Pavlos Nikolakopoulos organise cette nuit, pour fêter l’épiphanie, une Nuit du Logos. Une trentaine d’intellectuels grecs vont parler toute le nuit, jusqu’à l’heure de l’aube, de trahison, de défaite, de contrefaçon (de contre-vérités), d’obsession et d’oubli. Mon texte s’intitule La “post-vérité”, si contemporaine et si immémoriale.

La “post-vérité”, si contemporaine et si immémoriale

Le thème de notre rencontre est “Falsification, distorsion”. En préparant mon intervention, je me suis rappelé avoir été historien dans une vie antérieure et avoir alors mené diverses recherches relatives à l’histoire religieuse et à l’histoire de la colonisation. Religion, colonisation : dans ces deux domaines, la falsification autant que la distorsion des points de vue se portent à merveille, tandis que la vérité, elle, se porte beaucoup moins bien. Les religions sont des fables, elles n’entretiennent avec la vérité qu’un très lointain rapport. La colonisation, pour sa part, repose sur un sale mensonge. Ce que le colonisateur apporte au colonisé serait forcément nécessaire, positif et profitable à ce dernier. Voilà, on en conviendra, une bien sinistre plaisanterie.

Mon exposé portera sur la “post-vérité”, un concept très en vue depuis 2001, cette “post-vérité” qui est elle aussi, comme la religion, comme la colonisation, une forme de falsification et de distorsion du point de vue que l’on porte sur la réalité. Ma perspective, à propos de la “post-vérité”, sera celle-ci : évaluer si oui ou non, dans l’histoire des humains, la “post-vérité” est un phénomène récent ou, au contraire, permanent.

*

On a commencé à employer le terme de “post-vérité” dans la foulée du 11 Septembre 2001, tandis que les États-Unis d’Amérique victimes des attentats perpétrés contre le World Trade Center à New York décident d’une riposte de grande envergure. Devant l’ONU, Colin Powell, secrétaire d’État à la Défense du président de l’époque, George W. Bush, accuse alors l’Irak de détenir des armes de destruction massive. Ce qui n’était pas le cas, comme le montrent toutes les enquêtes indépendantes menées à ce moment-là. La conséquence de cette affirmation est cependant l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique contre l’Irak de Saddam Hussein, l’invasion de ce pays puis la destitution de son dirigeant.

Pourquoi a-t-on pu parler, dans ce cas précis, de “post-vérité” et non pas, plus simplement, de mensonge pur et simple ? En dépit des faits, il s’est trouvé un grand nombre de personnes, parfois très influentes, pour croire ou pour préférer croire que la thèse soutenue par Colin Powell, celle d’un menteur, était vraie. De l’avis des spécialistes en communication, le principal moteur ayant permis ce tour de passe-passe et cet aveuglement volontaire est l’émotion. Les attentats du 11 Septembre avaient frappé l’opinion publique de stupeur. Majoritairement, cette même opinion publique, parce qu’inapte à se raisonner, parce qu’incapable de rationaliser la situation, a réagi alors émotionnellement. Il fallait une vengeance, le plus vite possible. Il fallait que le sens commun malmené retrouve sa sérénité. Le coupable désigné est devenu le coupable idéal puis le vrai coupable. Un mensonge odieux aux conséquences criminelles, au passage, a été travesti en vérité indiscutable (entre parenthèses, nous attendons toujours la convocation de Powell et de Bush devant la Cour Pénale Internationale, où ils doivent être l’un et l’autre jugés pour agression et crimes de guerre).

La “post-vérité”, donc. Née en 2001 s’il faut en croire certains analystes, elle n’aurait pas cessé, depuis les tragiques événements new-yorkais, de prospérer. Pourquoi cette prospérité ? Le développement de l’ère numérique, qui va permettre une communication globale, l’irruption, aussi, des réseaux sociaux (Facebook, 2007) ont pour effet, dans la foulée du 11 Septembre, d’accroître l’étendue de la “post-vérité”. Les informations non vérifiées, les hoax, le complotisme, la parole de gourous de l’information autoproclamés deviennent dans ce contexte des standards de la société et de la culture de l’information, avec cette conséquence : n’importe quel mensonge, s’il est proféré au bon moment (c’est-à-dire lorsque l’on a envie de l’entendre) peut prétendre relever de la vérité. Dans cet environnement, “falsification” et “distorsion” cessent d’être des anomalies du système communicationnel. Elles deviennent au contraire non seulement des menaces omniprésentes mais aussi des constituants de l’information et de la communication. Ces constituants sont problématiques, faut-il le préciser, parce que non neutres, pervers et manipulateurs. Plus que jamais, il conviendra en conséquence de se méfier de la communication. Il n’est pas malvenu, le cas échéant et comme le suggère le philosophe romain Mario Perniola, de se positionner “contre” la communication. Une réponse appropriée au caractère pernicieux de la “post-vérité”, en toute légitimité, peut être le  refuser d’adhérer aux réseaux sociaux. Ou encore l’obligation de tenir pour sérieuse une information uniquement si l’on a la certitude que cette information a été dûment vérifiée.

Lire le texte en intégralité ici


The “post-truth”, so contemporary and so immemorial

The theme of our meeting is “Falsification, distortion”. In preparing my intervention, I remembered being a historian in a previous life and then conducting various researches relating to religious history and the history of colonization. Religion, colonization: in these two areas, the falsification as much as the distortion of the points of view are carried out marvelously, whereas the truth suffers terribly. Religions are fables, they maintain only a very distant relation with the truth. Colonization, for its part, is based on a dirty lie. What the colonizer brings to the colonized has to be seen as necessary, positive and profitable to the latter. This, we must admit, is a very sinister joke.

My talk will focus on the “post-truth”, a concept that has been in high circulation since 2001, this “post-truth” which, like religion, like colonization, is a form of falsification and when dealing with reality. My perspective, about the “post-truth”, will be this: to evaluate whether or not, in the history of humans, the “post-truth” is a recent phenomenon or, on the contrary, permanent.

*

The use of the term “post-truth” was started in the wake of 11 September 2001, while the United States of America, was  deciding on a major response to the attacks on the World Trade Center in New York. In front of the United Nations assembly, Colin Powell, then Secretary of Defense for President George W. Bush, accuses Iraq of possessing weapons of mass destruction. This was not the case, as shown by all the independent investigations conducted at that time. The consequence of this affirmation, however, is the entry into the war of the United States of America against the Iraq of Saddam Hussein, the invasion of that country and the dismissal of its leader.

Why was it possible to speak, in this case, of “post-truth” and not, more simply, of outright falsehood? Despite the facts, there were a large number of people, sometimes very influential, who believed or preferred to believe that Colin Powell’s thesis of lies was true. In the opinion of the communication specialists, the main driving force behind this sleight of hand and this deliberate blindness is emotion. The attacks of September 11 had shocked the public. The public reacted emotionally, as it failed to see a reason or a rationalization for the brutal attack. It demanded revenge as quickly as possible. Mistreated common sense had to regain its serenity. The named culprit became the ideal culprit and then the real culprit. An obnoxious lie with criminal consequences, by the way, has been disguised as an indisputable truth (in parentheses, we are still awaiting the convocation of Powell and Bush before the International Criminal Court, where they must be both tried for aggression and war crimes).

The “post-truth”, therefore. Born in 2001, according to some analysts, it has not ceased to flourish since the tragic events in New York. Why this prosperity? The development of the digital age, which will allow a global communication, the irruption, also, of social networks (Facebook, september 2006) have the effect, in the wake of September 11, to increase the scope of the “post-truth”. The unverified information, the hoax, the conspiracy, the word of self-proclaimed information gurus become in this context standards of the society and the information culture, with this consequence: any lie, if it is uttered at the right moment (that is to say, when one wants to hear it) can claim to be the truth. In this environment, “falsification” and “distortion” cease to be anomalies of the communication system. On the contrary, they become not only omnipresent threats but also constituents of information and communication. These constituents are problematic, it must be said, because they are not neutral but perverse and manipulative. More than ever, it will be appropriate to be wary of communication. It is not inappropriate, as the Roman philosopher Mario Perniola suggests, to position oneself “against” communication. An appropriate response to the pernicious character of the “post-truth”, in all legitimacy, may be to refuse to adhere to social networks. Or the obligation to keep serious information only if it is certain that this information has been duly verified.

To read more, click here

“L’art de l’anthropocène est un art de combat”

Que peut l’art face aux grands désordres écologiques ? A priori, pas grand-chose. Pourtant, un nouveau courant émerge depuis quelque temps. Préoccupé par les enjeux environnementaux, inspiré par la nature, adepte de processus de réemploi et de pratiques douces, cet art écologique s’affirme comme un combat de conscience.

Interview avec l’historien de l’art et commissaire d’exposition Paul Ardenne, auteur du récent Un art écologique, premier (et bel) ouvrage de référence sur ce sujet, paru le 20 octobre dernier aux éditions Le Bord de l’Eau (2018).


Comment définissez-vous l’art écologique ?

C’est un art dont l’une des grandes caractéristiques est un attachement fort au monde naturel, au paysage, au végétal, à l’animal. Certains artistes vont s’emparer de grands problèmes – la pollution, la montée des eaux, le réchauffement climatique, la fonte des glaciers, l’effondrement de la biodiversité, etc.

Un art vraiment écologique est fondé sur un principe d’éthique, incontestablement. Si la création doit être grandiloquente, destructrice de l’environnement, comme l’a été Olafur Eliasson avec Ice Watch (l’artiste a fait déplacer des morceaux de banquise pour une installation à Paris lors de la COP21, suscitant des polémiques autour de son impact environnemental, ndlr), ce n’est pas un art écologique, c’est un art “du consensus écologique”, qui en parle parce que c’est à la mode. Au fond, la vérité d’une œuvre d’art écologique est son humilité, et sa très grande générosité.

L’artiste se dépouille de sa singularité au profit d’un discours profondément humaniste et empreint de positivité.

Les formes les plus radicales sont celles qui s’associent à du paysagisme ou du jardinage : des artistes comme Mel Chin ou Free Soil travaillent à une remédiation, c’est-à-dire à rétablir un certain lien à la nature dans sa pureté “originelle”. Ils replantent par exemple des espèces disparues.

L’art écologique recouvre donc un ensemble de propositions très variées : il peut s’agir de formes extrêmement belles et simples qui transcendent le rapport sensible qu’on peut avoir à la nature, pour réapprendre à aimer son environnement, ou, à l’autre bout du spectre, d’œuvres carrément politiques qui incitent non seulement à regarder mais aussi à faire, à agir, à dépasser le spectacle pour devenir un “spectacteur“.

Pour lire le reste de l’entretien, cliquer ici

VIDEO FOREVER 38 « CE MONDE QUE NOUS N’AVONS PAS ENCORE PERDU »

MARDI 18 DÉCEMBRE À 19H

*VIDEO FOREVER 38
« CE MONDE QUE NOUS N’AVONS PAS ENCORE PERDU »
DE L’ANTHROPOCÈNE À L’EDEN*

78 rue Amelot, 75003, Paris

capture-d_ecc81cran-2018-12-12-acc80-17-22-51.png

capture-d_ecc81cran-2018-05-09-acc80-16-04-04.png

Avec, entre autres, des travaux de :
Stephan Barron, Isabelle Hayeur, Sonja Hinrichsen, Jacob Hurwitz Goodman & Daniel Kelle, Laura Kurgan & Mark Hansen (documentaire d’exposition), Almagul Menlibayeva et Yapci Ramos.

capture-d_ecc81cran-2018-05-09-acc80-16-04-04.png

Dès 18h, à l’occasion de ce VIDEO FOREVER, Paul Ardenne présentera et dédicacera son dernier ouvrage, Un Art écologique – Création plasticienne et anthropocène (postface de Bernard Stiegler ; Le Bord de l’eau, 2018).

capture-d_ecc81cran-2018-12-12-acc80-17-22-28.png

“Ce monde que nous n’avons pas encore perdu”

L’actuel enjeu écologique est majeur. À travers lui est engagée la survie de l’espèce humaine sur la Planète. À travers lui, sans ménagement, se pose la question du maintien ou non de cette même espèce humaine au sein de la « Terre Mère », si possible dans des conditions non-apocalyptiques. Lutter contre le désastre environnemental ? C’est entendu : il le faut, et maintenant. Que peut l’art, dans cette partie ? Rien, ou si peu. Entendons, rien ou très peu en termes d’efficacité concrète.

D’un côté du ring, l’art – une affaire de poésie, de ressenti esthétique, un répertoire de formes plastiques et d’élaborations sensibles. De l’autre côté de ce même ring, la réalité écologique à l’ère, dit le prix Nobel de Chimie Paul Jozef Crutzen, de l’« anthropocène » – à savoir l’émission ininterrompue des Gaz à Effet de Serre (GES), la pollution atmosphérique qui en découle, le pillage continué des ressources naturelles, la déforestation à grande échelle, la montée du niveau et l’acidification graduelle des océans, l’effondrement de la biodiversité, sur fond de réchauffement climatique. N’en jetez plus.

Contre cette déferlante de calamités prospérant de l’irresponsabilité humaine, l’art ne saurait être une panacée que dans la mesure où il vient décalquer cette décision ultime, désespérée et orgueilleuse, ne pas abdiquer. Toute situation fatale, tant qu’à faire, gagnera à être vécue dans le déploiement de cette fatalité et, au creux de celle-ci, dans la quête des interstices où trouver des parades, des occasions de se sauver, de l’amour, de l’espoir, de la beauté. L’anthropocène est là ? L’Eden aussi, dans sa configuration minimalisée mais préservée, sous condition d’aller le chercher. Après quoi un autre temps viendra, celui de faire prospérer les graines sauvées de l’Eden et de replanter le champ du monde.

Ce VIDEO FOREVER, propice à l’aveuglement volontaire et à la foi du charbonnier (mais tant pis : plutôt idéalistes que déjà morts, selon une formule de l’artiste anglais Gustav Metzger, récemment disparu), entend se présenter comme un conte d’hiver avec un “happy end”. L’effet de l’esprit de Noël ? Plutôt, le signe d’une farouche envie de vivre l’Eden malgré tout, encore et encore, n’en resterait-il que les scories, en s’extrayant de la cendre et pour frayer avec la lumière, même blafarde.

Un Art écologique @ Fordham University, NYC

Paul Ardenne, historien de l’art, critique, commissaire d’expositions et écrivain, professeur à la Faculté des Arts d’Amiens, donnera une conférence ce vendredi à 15h à Fordham University, New York

À l’occasion de la sortie de son livre : Un Art écologique : Création plasticienne et Anthropocène (2018)

Et de : Art, Theory and Practice in the Anthropocene (2018)

This slideshow requires JavaScript.

Ainsi que de l’exposition «  Art fort Artic’s Sake »  
 
La conférence est Intitulée  Art and Ecology. An Ongoing Story. 
Et sera suivie d’une conversation avec l’artiste Janet Biggs

“Somewhere beyond Nowhere” 2 channel video by Janet Biggs at Smack Mellon

Lieu : Room 521, Fordham University, the Lincoln Center campus 113 West 60th Street and Columbus Avenue, Room 521
 
Conférence organisée par : Jo Anna Isaak & Carleen Sheehan
Art for Arctic’s Sake
At this moment — when the need to bring public awareness to the crisis of global climate change has never been greater — the students of Fordham University are pleased to present Art for Arctic’s Sake, an exhibition that calls attention to the profound impact climate change is having upon the sensitive ecosystem of the Arctic and the communities that rely upon the region’s natural resources. For many of us, the Arctic remains abstract and distant, but the work of the artists in this exhibition brings the Arctic and the disconcerting changes taking place there to our immediate attention, revealing the epic scale of global interconnectedness.At the same time, Art for Arctic’s Sake is a testament to the power of art to effect change. The doctrine of ‘art for art’s sake,’ in which art focused on its own formal practices, has led, over time, to its disenfranchisement, separating it from its social environment. In a deliberate reversal of this movement, a growing number of artists have adopted socially engaged artistic practices and many have taken on the role of stewardship of the environment. In some instances, their work has directly contributed to environmental reform and social change. Art can change attitudes towards the environment by imaging more sustainable and ethical habits of human action and thought.The Arctic National Wildlife Refuge is currently the most debated tract of public land in the United States and Subhankar Banerjee’s photographs have forcefully entered that debate. When the U.S. Congress was debating whether to open the Refuge to drilling or preserve it as wilderness, Senator Barbara Boxer presented his photographs to the Senate. By a narrow vote, the Refuge has been saved for the time being, owing in part to Banerjee’s photographs. Adam D. J. Laity’s Moving Image Study of Smeerenburg Glacier Calving captures the moment of the glacier losing massive chunks of ice, revealing the alarming rate of melting that is taking place.  James Balog records the evolving landscape and melting ice over a 10-year period in his time-lapse video. His award-winning film Chasing Ice (2012) has graphically brought this massive disintegration to the attention of thousands of viewers. Carleen Sheehan examines the same process but on a much smaller scale. She photographs recently calved glacial ice in the moments before it vanishes. Peggy Weil’s digital photo- of 88 Cores slowly pans down a historical record of ice cores, demonstrating evidence of climate change through the atmospheric conditions of the trapped air. Jessica Segall’s video Breaking Ice, made in collaboration with physicists and musicians, brings the problem home to us by showing a laboratory-controlled, model ice house breaking and shattering into pieces. Rúrí has created a glimpse into a future reality by scientifically projecting future topologies of shorelines of countries after the East Antarctic ice sheet melts. Both Janet Biggs and Elaine Byrne address the exploration of the Arctic. Janet Biggs films herself firing an emergency flare into the Arctic sky while narrating stories of failed attempts to reach the North Pole. Elaine Byrne documents the search for the Northwest Passage and the rush on the part of numerous countries to establish rights to the area. Bill Hess and Brian Adams examine the impact of the changing environment on Native Alaskan communities. Hess explores the connection between the Inupiaq people and their subsistence harvest practices, while Adams, in his series I am Inuit, shows the challenges faced by the local communities, portraying the struggles of Native Alaskans.Art for Arctic’s Sake is at once an homage to the natural world and an emergency call. We are reminded, at this crucial moment, of exactly what is at stake — for our time and deep time.In the Ildiko Butler Gallery are works by Janet Biggs, Rúrí, Subhankar Banerjee, Jessica Segall, Carleen Sheehan, Elaine Byrne, James Balog, and Adam D. J. Laity. In conjunction with the exhibition, our online catalogue features works by additional artists, including Brian Adams, Bill Hess, and Peggy Weil.There will be an opening reception on November 7, 2018, from 6-8 pm featuring a musical composition by Nathan Lincoln-Decusatis performed by the Corvus Ensemble.This exhibition was organized by Jo Anna Isaak, Katherina Fostano, Carleen Sheehan, and students of Fordham University: Dinara Akazhanova, Beatrice Barresi, Rose Carlisle, Rebeca Castilho, Marco Cataldi, Francesco Fagioli, Virginia Giuliani, Julie Hamon,  Lilianna Harris, Emma Hitchcock, Kathryn Hornyak, Anne Muscat, Jessica Ruffini, Samyukthaa Saiprakash, Jane Schiavone, Marilena Simeoni, Isabella St. Ivany.

« L’art de la responsabilité suppose une autre fabrique de l’art »

PAR ÉRIC TARIANT · LE JOURNAL DES ARTS LE 18 OCTOBRE 2018

Travail dans et avec la nature, pratique du recyclage, interventions éphémères, créations collaboratives et poétiques… L’art écologique tente de changer les mentalités et de refonder un équilibre avec le vivant. Paul Ardenne s’exprime sur ce sujet auquel il vient de consacrer un ouvrage.

Historien de l’art contemporain, Paul Ardenne, né en 1956, enseigne à l’université de Picardie à Amiens ; il est aussi critique d’art, commissaire d’exposition indépendant et écrivain. Il est l’auteur de nombreux essais parmi lesquels Un art contextuel (éd. Flammarion, 2002), Terre habitée : humain et urbain à l’ère de la mondialisation (Archibooks, 2005). Il publie en ce mois d’octobre Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène.

Les artistes sont-ils plus aptes à mobiliser les populations sur les problématiques écologiques que les scientifiques, qui peinent à se faire entendre ?

Tous les moyens contribuant à permettre une prise de conscience de la gravité de la crise écologique et à mettre l’homme du XXIe siècle face à ses responsabilités sont les bienvenus. Cela, que l’on appuie sur la fibre émotionnelle dans une perspective artistique ou que l’on informe les gens avec des analyses et des données chiffrées. On observe aujourd’hui que, si la prise de conscience est là, l’inscription dans l’action, de façon à réaliser des actes de préservation et de réparation de la nature et à rétablir les grands équilibres, se révèle beaucoup plus difficile.

Qu’est-ce que peut apporter l’artiste sur ces questions ? Et quelles sont, à vos yeux, les démarches artistiques les plus pertinentes dans le champ de l’art écologique ?

Les artistes sont des passeurs. Ils utilisent l’esthétique, la poésie pour convaincre, toucher les consciences et mobiliser. Ils mettent en avant des exemples, proposent des formes d’exemplarité. Les plus utiles et les plus nécessaires sont celles qui dépassent la seule question esthétique ; les formes qui ne se limitent pas à mettre en scène les problèmes écologiques, les tensions environnementales, voire les désastres, mais recourent à des formes d’intervention. Une action menée par un artiste réellement investi dans son propos environnemental me semble plus pertinente que la seule représentation d’un cataclysme dans des photographies, même si celle-ci peut aussi éveiller les consciences. Il faut faire très attention, à cet égard, à la fascination du désordre, à la « délicieuse horreur », pour reprendre l’oxymore d’Edmund Burke, ce singulier sentiment d’attraction mêlé d’effroi que nous éprouvons face à la puissance et aux déchaînements des éléments. De telles œuvres ont souvent un réel pouvoir de fascination, comme en témoigne le succès des images de Daniel Beltrá, ce photographe qui s’est spécialisé dans la saisie optique des catastrophes écologiques en produisant de belles images sidérantes qui satisfont les gens sans pousser pour autant le spectateur à aller plus loin. J’apprécie particulièrement l’« art de la responsabilité ». C’est une manière de faire de l’art qui est très nouvelle. Elle ne peut pas s’insérer dans les médiums conventionnels que sont les images, les sculptures ou les installations. Elle suppose une autre« fabrique » de l’art, un autre faire.

Auriez-vous des exemples précis ?

Lucy et Jorge Orta, par exemple, ont réalisé une œuvre exemplaire, qu’ils ont conçue collectivement, fidèles à leur objectif de co-création, avec l’aide de chercheurs, d’économistes, de designers, d’industriels et d’étudiants. Cette unité de purification de l’eau a été exposée et mise en service à la Biennale de Venise (2005), puis à Rotterdam, Shanghaï et Paris pour montrer qu’il est possible de purifier une eau impropre à la consommation et de la rendre potable, tout en abaissant son coût de distribution pour la rendre moins chère et plus accessible. Les Orta ont abandonné leurs droits d’auteur sur cette œuvre que l’on peut fabriquer à moindre coût et dupliquer.

Y a-t-il dans le travail de ces « éco-artistes » la volonté de concevoir de nouveaux récits, de susciter un nouvel imaginaire, plus respectueux des grands équilibres ?

Beaucoup d’artistes, surtout ceux de la génération des années 2000, sont des partisans, radicaux mais non violents, de la décroissance. Ils utilisent la nature sans l’abîmer. Ils mettent en avant des formes douces et éphémères. La plupart d’entre elles ne s’inscrivent plus dans une logique de production d’objets d’art. Ce sont très souvent des œuvres qui s’insèrent dans l’espace naturel et sont constituées à partir d’objets ou de végétaux ramassés. De telles œuvres échappent complètement au système productiviste. Je ne suis pas certain néanmoins qu’elles soient suffisamment fortes pour changer l’imaginaire. Je ne me fais pas d’illusion. Nous avons, comme je le montre dans l’introduction de mon livre, d’un côté du ring le monde tout-puissant de l’économie, dévorateur de ressources, et dans son sillage les perturbations écologiques de l’ère de l’anthropocène [ère géologique marquée par l’impact de l’action de l’Homme sur l’écosystème terrestre, NDLR]. De l’autre, l’art qui est affaire de poésie, de ressenti esthétique, un répertoire de formes plastiques et d’élaborations sensibles. Que peut l’art dans ce face-à-face ? Très peu de choses sur le plan de l’efficacité concrète. Car l’imaginaire collectif est difficile à faire évoluer à tous les niveaux. Cet « éco-art » est en général un art très modeste et très local. Comme il ne s’incarne pas dans des objets, il n’intéresse pas les médias. Il n’apparaît que très peu dans les expositions. Comme, en outre, les œuvres ne s’apprécient pas d’un point de vue financier, elles n’intéressent pas le marché de l’art. C’est un art qui demeure encore relativement isolé même si l’on trouve de plus en plus d’artistes recourant à ces pratiques. Il faut du temps pour que les formes d’expression novatrices soient comprises, assimilées et désirées.

Ces artistes écologiques ne sont-ils pas trop souvent dans le constat et la dénonciation ?

C’est en effet souvent le cas. Ils sont, comme d’autres acteurs, conscients de la gravité de la situation et de la difficulté de la faire évoluer. Il y a un écart énorme entre la parole et son inscription dans le réel. Derrière les grands discours écologiques du type« Make Our Planet Great Again » [initiative lancée par le président Macron en juin 2017, NDLR], on observe que tous les indicateurs ne cessent de se dégrader : les gaz à effet de serre continuent d’augmenter et les écosystèmes s’épuisent.

Quel est l’impact réel de ces œuvres ? Peuvent-elles conduire à des changements notables de pratiques et de comportements ?

L’historienne de l’art Bénédicte Ramade [collaboratrice de L’Œil] soulignait dans sa thèse consacrée aux prémices de l’éco-art américain, soutenue en 2013, que toute démarche artistique se voulant réellement écologique se devait d’obtenir des résultats concrets sur le terrain environnemental. Elle établit une corrélation entre les photographies des paysages majestueux de la vallée Yosemite prises aux États-Unis par Carleton Watkins et la création des parcs naturels. Elle a montré néanmoins que les éco-artistes, actifs dans les années 1960 et 1970 aux États-Unis, n’étaient pas parvenus à mobiliser les entreprises et le pouvoir financier. On observe cependant aujourd’hui, en Italie, en Allemagne ou au Japon par exemple, et dans bien d’autres pays, qu’un nombre croissant d’artistes réussit, çà et là, à créer des œuvres qui apportent des réponses à des problèmes écologiques : raréfaction de l’eau, érosion de la biodiversité, déforestation. C’est un combat universel qu’il faut mener partout, à l’échelle locale qui est celle de l’écologie.

Paul Ardenne

L’art contemporain du local au global