Author Archives: Philippe Nantermod

Moto, février 2010, Le Chant (Extrait)

Pas de relation à une moto qui ne passe par son bruit, essentiel – par sa musique. Ce bruit, cette musique créent un lien organique entre la moto proprement dite, la machine instrument, et moi-même, l’instrumentiste conducteur.

Sonorisation du monde. Sonorisation de soi, aussi, corpopoétique. Le bruit renforce le lien entre moto et pilote.

Lorsqu’ils ont conçu la 1130 TNT, moteur béni des mélomanes, les ingénieurs de chez Benelli ont eu une pensée pour la musique. Le long de l’Adriatique où des routes rectilignes longent la côte, on bondit en moto d’une plage à l’autre en mariant comme s’il s’agissait d’une respiration conjointe le bruit des vagues et celui de l’échappement. La valve régulant le flux des gaz expulsés par cette moto aussi puissante qu’exubérante dans ses formes – sa proue décalque les formes d’un œil de mouche – est conçue pour s’ouvrir de façon brutale, à 3300 tours/minute. Avant ce régime ? Un bruit sage, en lisière d’inexistence. À partir de ce régime ? Un son tout d’un coup caverneux, profond comme la nuit de Valpurgis. L’âme d’un baryton est venue se loger là, à l’aplomb de votre selle, vous incitant à chanter avec elle, à coups calculés, subtils et enchanteurs d’accélérateur.

Mais rien n’est plus souverain que le bruit d’une horde motocycliste. Il y a là un régime bas et sourd comme la basse continue ouvrant L’Or du Rhin de Richard Wagner, évocation, dans ce premier moment de la Tétralogie, du tumulte du grand fleuve européen. Il y a aussi ce hurlement saccadé né des violents coups de gaz que donnent les bikers excités. Grâce à eux, l’aigu se
fait entendre par vagues brèves, il part à l’assaut de la ville environnante comme une modulation irrégulière, succession désordonnée de crêtes sonores. Enfin, le bruit stupéfiant de la rupture.

Moto, Décembre 2009. Quand les os gèlent (Extrait)

Un jour froid de décembre, je pars donner une conférence à l’autre bout du pays. Je roule sur une Suzuki 1100 GSX R modèle 1987 – une sportive réputée pour son caractère spartiate, sur laquelle le contact physique, corporel, avec la matière mécanique est particulièrement prégnant. Je roule des heures durant, le jour avance, le froid me gagne comme il gagne dans le même temps la terre, un brouillard de plus en plus opaque descend du ciel et baigne bientôt le paysage. Les gouttes de condensation gèlent sur mon casque, sur mes gants, sur les leviers en aluminium de la machine, le froid peu à peu me saisit de cette manière sournoise et anesthésiante qu’a le froid de saisir un motard, depuis l’intérieur, comme si d’abord les os gelaient. La visibilité se réduit. Je m’arrête bientôt sur une aire d’autoroute et reste là, assis sur la machine, dans le silence. Plus le temps passe, plus je ressens avec intensité comment la moto, sur laquelle je suis resté assis, cette moto qui m’a entraîné jusque dans cette zone isolée, glaciale, tandis que le jour se retire dans un épais brouillard, me fait descendre un par un les différents étages de ma solidité. Comment elle m’amène à ce point d’inertie et de fixité où je ne puis que douter de moi-même – ma résistance, mon courage seront-ils assez grands pour me permettre de repartir ? Le fait est qu’elle est là, comme moi, à ceci près qu’elle peut repartir sans effort n’importe quand. L’effroi.

Moto, Octobre 2009. (Extrait)

Il existe deux manières de considérer une moto : comme un objet pour se
déplacer ; comme un objet pour se dépasser. Le motard envisage toujours le
potentiel de sa machine sous ces deux angles, sans les dissocier. La moto,
pour lui, est beaucoup plus qu’un simple engin. C’est une matrice à plaisir.

Moto

Toucher la Ville

TEXTE PREPARATOIRE POUR LE COLLOQUE LA VILLE SENSUELLE, COLLEGE DE FRANCE
TOUCHER LA VILLE


De manière surprenante, le toucher est sans doute, des cinq sens, celui que la ville sollicite le moins. Si nous arpentons bien la ville en tous sens, si nous en sentons le territoire sous nos chaussures, reste que nous avons peu l’habitude de toucher la ville pour la toucher, de nous inscrire avec celle-ci dans une relation tactile où l’épiderme frôle et caresse le grand corps urbain pour en retirer des sensations d’exception. Nos mains sur les rampes d’escalier, nos doigts s’accrochant aux poignées de maintien dans le métro ou le bus, l’extrémité de notre index pesant sur les boutons d’ascenseurs sont le signe d’une relation peu soutenue, qui révèle le plus clair du temps l’indifférence (pourquoi toucher la ville ?) sinon la réticence voire la répugnance (mieux vaut-il peut-être ne pas toucher la ville, sale, polluée, porteuse d’infections).
Ceci n’empêchant pas que la ville, dans certains cas ou par certaines populations, soit plus « touchée » qu’attendu. Les aveugles, les SDF, les artistes (le collectif UNTEL et ses Appréhensions du sol urbain, dans les années 1970), par nécessité ou par désir d’expérimenter, s’avèrent ainsi des grands « toucheurs » de la ville.

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Le nouveau World Trade Center ou comment les vivants n’enterrent pas les morts

ARCHISTORM SEPT OCTOBRE 2009
LE NOUVEAU WORLD TRADE CENTER OU COMMENT LES VIVANTS N’ENTERRENT PAS LES MORTS
Passé le temps des tergiversations et des conflits d’intérêt, le World Trade Center version deux a commencé à sortir de terre sur le site new-yorkais de Ground Zero. En dépit de l’actuelle crise financière et économique, la livraison des nouveaux bâtiments est maintenue à l’horizon 2011-2012. Une fois construit, le site comptera sept tours de plus de deux cents mètres de hauteur, la plus haute, la Freedom Tower, culminant à 530 mètres, en plus d’un mémorial, d’un musée, d’une salle de spectacles et d’une station ferroviaire et de métro surdimensionnée. Haut lieu du commerce et des affaires internationales, le nouveau WTC est appelé aussi à devenir pour l’Amérique post-bushienne un lieu de culte, à l’instar du mémorial de Washington pour le Vietnam, en hommage aux victimes de l’attentat du 11 Septembre 2001. Avec ce risque, inhérent à son organisation polyfonctionnelle: le mélange des genres, entre affairisme débridé, hommage rendu aux disparus et Black tourism disneylandisé.

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Mark Wallinger Curates

Londres

The Hayward. Southbank Centre

18 février-4 mai 2009

Confier le commissariat d’une exposition à un artiste est une pratique dans l’air du temps. En attestent les prestations récentes, entre autres, de Ugo Rondinone puis Jeremy Deller au Palais de Tokyo, à Paris. La Hayward, ces dernières années, a fait elle aussi de chaque artiste recevant le prestigieux Turner Prize, dont le dernier en date est Mark Wallinger, son commissaire occasionnel. Quels avantages génère ce nouveau « curating » ? Moins rigide que la sélection conçue par un critique ou un historien de l’art, celle d’un artiste n’a nulle obligation de pertinence académique ou de didactisme. Il lui suffit de rendre compte d’un paysage intérieur, d’une perspective poétique, ou de profiter de l’occasion pour nouer avec le spectateur un dialogue qu’on pressent singulier.

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Moto, Septembre 2009. La moto comme autoportrait (Extrait)

La cinquantaine sonnée, les tempes un peu claires, je roule sur une Allemande, la quatrième dans ma carrière de biker – une BMW K1200S. Cette machine accorte et canaille née à l’usine de Spandau, près de Berlin, ne me comble pas vraiment, même si elle me ravit. D’un côté, de très hautes performances, un châssis dynamique, une plastique singulière et originale. De l’autre, son sérieux, l’austérité qui en transpire en dépit de son avant martial, de sa poupe en forme de dard d’abeille et de son flashy coloris jaune et noir …
Pas une moto de jeune, et pas non plus une moto de vieux, pas une moto des débuts et pas plus une moto de fin de vie de biker. Plutôt, une curieuse machine que l’on peut conduire fatigué ou pétant de santé, dans le sentiment de la clôture des choses comme dans celui des initiations, avec raison autant qu’avec passion. Une machine à la fois surpuissante et domptable, aussi sophistiquée que sauvage, raffinée mais brutale, normée oui mais exubérante oui aussi. La moto de ma cinquantaine me fait l’effet de symboliser l’équilibre, qui fascine et vous laisse sur votre faim. Comme un emblème de la maturité, valorisant mais conventionnel. Quelle sera la prochaine ?

Moto

L’auberge espagnole – une interview ?

Hervé Paraponaris : Pourriez-vous me dire au juste ce que l’on entend par « art politique » ?

Paul Ardenne : Je n’en sais au juste rien. Tout art est de fait politique. Dessiner des vaches dans un pré, par exemple, rien n’est plus politique : l’expression de tout un programme – l’isolement, le retrait, la désocialisation implicite, l’attention portée au non-humain, la mise en valeur conjointe d’un espace naturel et d’un système d’exploitation de l’animal par l’homme, la pulsion biologiste, écologique ou environnementale, etc. Rien ne peut être plus politique, tout compte fait. Vouloir qu’il existe un art politique et un qui ne le serait pas est également une disposition politique.

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Exposer l’énergie – L’art contemporain en (quelques-uns de) ses chantiers

Le terme « chantier », dans la langue française, se prévaut d’une large ouverture sémantique. Une fois mis de côté son sens premier – celui de « support » : un étai de bois servant dans la construction, domestique ou marine –, ce terme désigne le plus couramment, tout à la fois, un entassement de matériaux, le fait de commencer quelque chose, voire familièrement le bazar et le désordre. Dans tous les cas, le chantier qualifie non l’ouvrage réalisé, le finito, mais à l’inverse le travail en cours. Sous cette condition cependant : signifier qu’objectif et finitude importent moins, s’agissant du « chantier », que ce qui s’y passe et s’y révèle ici et maintenant – l’effort, l’élaboration, la réalisation à vif, la mécanique du faire ou du défaire.

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A venir, dans Ligeia.

Tourville-La-Rivière, Département 76 – Quelconque et efficace

Le nom de Tourville-la-Rivière ne dira rien à la plupart des lecteurs d’Archistorm. Et pour cause. Tourville-la-Rivière est un petit bourg du département de la Seine-Maritime qui n’a pas de qualités particulières sinon son emplacement stratégique. Celui-ci va en faire à partir des années 1970 le lieu d’implantation d’une des plus grandes zones commerciales de l’Ouest français, dans le sillage de l’installation d’un hypermarché Carrefour. L’ouverture d’un magasin Ikea, en novembre 2007, parachève la configuration définitivement ordinaire de cet espace voué au shopping multi-facettes que fréquentent par dizaines de milliers des consommateurs, venus en masse de toute la Normandie.

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