Category Archives: Conférences

Rencontre avec Ali Kazma et Paul Ardenne

12.01.2023 • 18h30 / Rencontre / Conversation – Villa Sauber

Discussion autour de l’exposition entre l’historien de l’art Paul Ardenne et Ali Kazma

En 2018, c’est grâce à Paul Ardenne qu’Ali Kazma découvre le monde du dragster. Ensemble, ils voyagent aux États-Unis et en Europe pour assister à des courses. C’est l’occasion pour Ali Kazma de réaliser une série de photographies, dont une sélection est présentée dans l’exposition. C’est à ce moment-là qu’il rencontre la pilote Anita Mäkelä et propose de lui consacrer une vidéo d’art, tournée quelques mois plus tard : Top fuel (2020). 

Cet échange sera précédé par une présentation du catalogue de l’exposition par ses éditeurs. La question sera notamment posée de la manière dont il est possible de restituer sous forme de livre des œuvres vidéos. 

L’ensemble des discussions sera modéré par Guillaume de Sardes, commissaire de l’exposition.

Accès libre dans la limite des places disponibles, réservation conseillée par mail : public@nmnm.mc

Ali Kazma

Vue d’exposition à la Villa Sauber
Photo : NMNM/François Fernandez, 2022

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Esthétiques de l’anthropocène, effroi, délices, espoir, Journées d’étude, 23 et 24 novembre 2022 , co-organisation, ENSA (École nationale supérieure d’Art), Dijon.

Ces premières journées d’étude « HEARTH » consacrées à l’Art et l’Anthropocène, à l’ENSA Dijon, s’inscrivent dans la continuité et l’évolution des réflexions développées dans l’ARC (atelier de recherche et de création) autour des questions liées à l’art et l’écologie.

Un groupe de spécialistes est réuni exceptionnellement, lors de ces journées d’étude, (artiste et théoricien.ne. : scientifique, géo-anthropologue, agronome, philosophe, paysagiste, historien et critique d’art, directrice des structure associative, engagée dans la protection de la nature), afin d’éclairer les multiples questions liées à notre ère de l’Anthropocène, au réchauffement climatique et à ses conséquences sur terre sur tous les êtres vivants.

Quatre grands thèmes sont proposés dans « HEARTH » par Paul Ardenne, Carlos Castillo et Pauline Lisowski qui tenteront de cerner avec différent.e.s invité.e.s, les enjeux de l’Anthropocène et dévoiler ainsi comment certains artistes et créateurs s’engagent dans une démarche pour l’écologie. Les différent.e.s intervenant.e.s, pourront développer et mettre en lumière leurs points de vue et les possibilités qui s’offrent à nous, pour faire évoluer nos mentalités et nos modes d’actions dans l’art ainsi que dans nos modes de consommation. On s’interrogera sur les possibilités de créer avec des matériaux alternatifs et/ou naturels, en respectant la nature. Il s’agira aussi de cerner les liens que les artistes et créateurs en général tissent avec le vivant, et comment ils se mobilisent avec la création pour affronter les défis que pose l’Anthropocène. L’art participe à cette mutation essentielle que l’Anthropocène impose à l’humanité, un défi où montrer ne suffit pas. Il est nécessaire de s’informer, réfléchir, se rendre intellectuellement disponible aux enjeux cruciaux que posent le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, les menaces sur la santé planétaire (One Health), les pollutions, ainsi que l’épuisement des ressources terrestres.

Avec l’urbanisation, l’artificialisation des sols et la déforestation, l’humain est de plus en plus hors-sol et se coupe des fondements du vivant. L’époque est dorénavant celle des grandes pandémies et d’une dysbiose qui fragilise la santé des humains et des écosystèmes.Tout l’enjeu à venir est de redéployer le vivant et la nature dans le respect de nous-mêmes et pour sortir de l’éco-anxiété qui paralyse la jeunesse (elle touche ¾ des jeunes dans le monde).

Mais la nature nous réserve des surprises. Le potentiel de régénération des écosystèmes est lui-même source de créativité et de nouveaux possibles. La nature contient en elle les germes de sa propre renaissance, même inespérée. Reste à la réhabiliter dans le coeur des humains pour en tirer ses fruits et apporter un nouveau regard, porté sur la vie.

Les diverses thématiques qui alimenteront les débats permettront à chacun.e de se positionner et de trouver des issues possibles pour changer les mentalités de la société, et l’état de la planète.

Les journées d’étude « HEARTH » se divisent en quatre volets / quatre demi-journées

I- « Art et culture de l’effroi au coeur de l’Anthropocène
II- « Avertir »
III- « Agir »
IV- « Rêver »

I- Art et culture de l’effroi au coeur de l’Anthropocène

L’Anthropocène, depuis dix ans au moins, est au coeur de débats nombreux, polémiques souvent : quel est-il ? Le concept forgé par le chimiste et prix Nobel Paul Josef Crutzen à la fin du 20e siècle est-il recevable, contestable, adapté à l’actuelle situation climatique, etc. ? Cette problématique mobilise tant les scientifiques et les politiques que les agents multiples qui forment le secteur culturel urbi et orbi. Le monde devient « Hearth », au coeur (heart) de la terre (Earth) et de son destin, que l’on pressent calamiteux.

Comment le monde de l’art répond-t-il à la menace d’un réchauffement climatique destructeur écologiquement et humainement ? Le « Hearth », ce sont des créations vigiles, d’avertissement, de mise en garde, des créations de type remédiation, également, dont la finalité éthique vise à restaurer une certaine harmonie entre l’humain et ses écosystèmes.

Ce sont aussi des développements poético-esthétiques sur la nouvelle « Grande peur » attachée à l’Anthropocène et à son cours mal cernable. Images de l’effroi collapsologique, de la destruction dystopique de l’humanité, de l’épuisement général de la civilisation humaine, livrées et adoptées non sans parfois une notoire complaisance (la fin du monde est excitante, et photogénique).

Le thème des journées d’étude « Hearth », au-delà de l’examen des formes écologiques et écosophiques d’art qui s’y corrèlent, est porté par cette interrogation : comment vivre les ruines du monde ? comment vivre en ces ruines et pourquoi faire ? qu’en est-il au juste de cette « ruine » ?… La vue rapprochée et la vue de loin, en l’occurrence, se chevauchent, se brouillent réciproquement. Le « Hearth » connaît la dystole et la systole mentale, l’heure est au balancement conceptuel sur fond de tentative de réarmement intellectuel et sensible (qu’est-ce qu’un humain, au juste, quand l’environnement qu’il a domestiqué à son profit induit sa potentielle destruction ?).

La question est aussi, lancinante, entêtante, viciant notre potentiel de joie : comment nous aimer dorénavant, nous autres humains, nos propres fossoyeurs ?

II- Avertir

Au vu de la crise environnementale, un des premiers réflexes de l’artiste est d’avertir. L’art ne traite pas toujours de la beauté du monde ou de la complexité de ses représentations possibles. Il peut aussi se faire contextuel. Il s’attache dans ce cas à opérer en fonction de la réalité telle qu’elle se donne cours.
Un art dit « de contexte » voit l’artiste, en témoin de son époque, réagir selon une situation donnée et créer en regard de cette dernière une oeuvre d’art qui y est liée de façon directe.

III- Agir

La pulsion qui consiste à avertir induit que l’on agisse, que l’on ne demeure pas bras ballants face à une situation devenue scandaleuse ou insoutenable. L’acte d’avertissement, en soi, est déjà une forme d’action, sur le mode de l’intervention, de cette classique topique de l’art contextuel.

Les sciences du vivant amènent de l’espoir en développant des actions pour régénérer la nature et les écosystèmes. L’agroécologie est une voie de restauration des équilibres écosystémiques et d’harmonie entre l’humain, l’animal, le végétal et les écosystèmes. La végétalisation est au coeur d’un futur renouveau plein d’espoirs. Elle appelle des actions et un combat pour réintroduire la nature dans toutes les strates de la société.

IV- Rêver

On peut épiloguer sans fin sur la valeur de ce type d’actions artistiques, ou plutôt sur ce qui pourrait bien être leur non-valeur potentielle — ces actions, le fait d’artistes, ont-elles jamais une chance, notamment, de se montrer vraiment « opérationnelles », vraiment efficaces au niveau concret ? Pointer leur caractère factuel et isolé, autrement dit leur peu d’efficience, est légitime. Reste que l’art, à sa décharge, n’est pas d’abord une pratique productive comme peut l’être l’action de militants ou d’entreprises engagés dans un combat ou une production spécifique. L’art ne construit pas le monde, il met en forme le possible de cette construction. Demander à l’artiste « vert » d’être le sauveur d’un monde dont l’environnement se délite sous ses yeux est pertinent mais excessif.

Alors quoi ? L’artiste « vert » a à coeur, non l’illusion que l’on peut sauver le monde avec des créations nées d’abord de son imaginaire mais, en espérant qu’il soit contagieux, le principe même de l’exemplarité, de la position pionnière et pédagogique.

CONVERSATION AVEC PAUL ARDENNE

30.06.2022 • 20h / Rencontre / Conversation – Villa Sauber

Nocturne, accès gratuit à l’exposition de 19h à 21h

L’historien de l’art Paul Ardenne, auteur d’une quarantaine d’essais, dont Newton, le masculin photographique (2022), discutera de l’exposition « Newton, Riviera » avec son commissaire, Guillaume de Sardes.

Paul Ardenne est critique d’art, muséologue, commissaire d’expositions et écrivain, spécialisé dans le domaine de l’art contemporain, de l’esthétique, de l’art vivant et de l’architecture. Parallèlement, Il enseigne l’histoire de l’art contemporain à l’université d’Amiens.

Guillaume de Sardes est écrivain-photographe, historien de l’art et commissaire d’exposition. Son travail artistique explore les rapports texte / image, à travers les thèmes de l’intime, de l’errance et la nostalgie. Il a été exposé en France, notamment à la Maison européenne de la photographie et à la Maison de la culture du Japon, ainsi qu’à l’étranger. Il est l’auteur d’une quinzaine de livres, dont certains ont été traduits en russe, en anglais ou en allemand. Comme essayiste, il s’intéresse aux artistes radicaux. Il a ainsi déjà consacré des essais biographiques à Vaslav Nijinsky, Jean Genet et R. W. Fassbinder. Il est actuellement chargé du Département développement du NMNM.

La discussion sera suivie à 21h30 par la projection deHelmut Newton, l’effronté (2020) de Gero von Boehm

Dès 19h, Chefko proposera des collations saines, bio et locales. Un large choix de boissons ainsi que des salades, wraps et desserts seront à déguster dans les jardins de la Villa Sauber.

GLOBAL TOK : PAUL ARDENNE

« Il voulait devenir Dostoïevski et écrire son Idiot à lui. Il est devenu commissaire d’expositions et historien d’art contemporain, ce monde qu’il a l’air de bien détester. Il est donc aussi masochiste que le célèbre épileptique russe. Aux êtres humains il préfère les chiens. Il écrit un essai sur Newton qui ne l’intéresse pas, à tel point qu’il l’a trouvé intéressant à force. Il aime la démocratie parce qu’elle est en train de disparaître. Il préfère ceux qui crèvent en prison à ceux qui revendiquent la liberté de vivre devant les mêmes chaînes TV. Il n’a pas besoin d’écrire L’Idiot. Il est Mychkine » (Global Tok).

Mis en ligne 18 juin 2022.

Festival Building Beyond 2022 – Villes et territoires : le visible et l’invisible

Léonard
6 Pl du Colonel Bourgoin

Vendredi 24 Juin 2022
17h00 – L’architecte et la marque de l’anthropocène

Conférence de Paul Ardenne, historien de l’art et auteur de Architecture. Le Boost et le Frein. Comment l’humain bâtit au 21e siècle, La Muette/BDL, 2021.

Avec Jeanne Marchalot, responsable du France.tv Story Lab.

Le changement climatique impacte fortement les villes contemporaines et implique leur reconfiguration totale ou partielle. Que partage encore la « ville environnementale » avec les cités génériques de notre monde ? La dimension esthétique, par contrainte d’adaptation à un nouveau seuil de résilience, passe au second plan, au bénéfice de l’organisation rationnelle. Un retour inattendu du vieux « FFF », le Form Follows Function, après des décennies de starchitecture ostentatoire et esthétiquement prétentieuse.

1, La perte de substance de la starchitecture

2, L’usure du modèle dystopique

3, La stance techno-béate

4, La fécondité du modèle écosophique

5, 6 La possibilité du rétrécissement (ville et décroissance) et la fuite

MADNICITY SYMPOSIUM // “L’art, le corps, la folie” par Paul Ardenne

MADNICITY SYMPOSIUM – SESSION 3: “MADNESS IN ART” – 23 AVRIL 2022
Conférence de Paul Ardenne, “L’art, le corps, la folie” à 15 h 30
MADNICITY PAVILION, Isola San Servolo, Venice.

L’art, le corps, la folie. Cette triangulation va de soi. Sauf si elle se dédie à la production ou aux arts appliqués, toute création est proche de la folie. Plutôt : elle est une approche consciente, par l’artiste, de ce dérèglement de tous les sens que put sanctifier, dans le sillage du romantisme tardif, le Rimbaud de la Lettre du voyant. Créer, sitôt que l’on entend ne plus brider son geste, c’est ouvrir le corps à un potentiel d’expression que la vie courante ne requiert pas, à l’état de latence. Cette ouverture du corps à son altérité, dans le cas de l’individu sain d’esprit, est volontaire. Ce n’est pas le cas chez l’aliéné mental, qui la subit. S’il est vain de déterminer où se situe, chez l’humain, la limite entre le normal et le pathologique, s’il paraît tout aussi risqué de faire de la création artistique une pratique en tous points saine et se protégeant de la névrose, l’art tel que le pratiquent, respectivement, l’individu normal et l’aliéné mental, diffère en qualité.

Où l’artiste conscient de sa position et de son geste, lorsqu’il crée, se regarde lui-même, stade supérieur et sublimé de la séquence inaugurale du miroir, l’aliéné mental, pour sa part, poursuit une obsession, livré pieds et poings liés à une demande qui relève de la torture. L’artiste peut toujours désirer, quantifier son désir, l’orienter. Pas l’aliéné, qui est projeté sans échappée possible vers l’empire du besoin. Ce caractère d’enfermement qualifie toute pathologie, et cet enfermement, le malade ne le fuit que par la guérison ou par la mort. Crée-t-il, comme le font bien des malades mentaux ? Cette création est moins libératrice que réitératrice, elle est moins poiésis, création qui ajoute au monde et vient le changer, que désespérante praxis où l’esprit fendu tourne sur lui-même, dans le cercle clos de la pathologie. Paul Klee, autour de 1920, à propos de l’art des malades mentaux, s’exclame et vante sa “ profondeur ” et sa “ force d’expression ”. Ce point de vue est faux. L’art de l’aliéné, ce dernier serait-il conscient de sa nature “ artistique ”, se constitue d’abord comme incarnation de souffrance, non comme style.

Télécharger la présentation de la conférence ici

Rencontre internationale, Rio de Janeiro // « L’Art et l’Écologie : Politiques de l’Existence »

Université fédérale. Rio de Janeiro (Brésil)
Rencontre internationale
« L’Art et l’Écologie : Politiques de l’Existence »

Conférence de Clôture
Paul Ardenne (France) 16 mars 2022
14h heure locale – 18h (heure française)
en direct, en ligne sur YOUTUBE


Art écologique et anthropocène
L’espoir culturel
Paul Ardenne

L’émergence actuelle de la bioculture, la « culture du vivant », fait naître l’espoir d’un nouveau contrat entre l’homme et son environnement naturel ou ce qu’il en reste, dans le sens de la responsabilité et du respect. Ceci, sans se faire trop d’illusions. En notre monde vendu à la marchandise, au capital, à la consommation hyperbolique et à l’hédonisme futile, la culture compte peu. Pour nos dirigeants, surtout : elle importe moins que l’économie et le contrôle politique et social, objets de toutes leurs attentions. Mais il n’empêche, et cela autorise à ne pas désespérer : la culture, pour les peuples, pour les simples citoyens, importe, qui y trouvent un moyen d’opposer au point de vue mainstream leur propre conception du monde. Cet acte de libre pensée, pour les individus que préoccupe la question environnementale, affine le concept de bioculture. Cette « mise en pensée » de la bioculture, ce tournant bioculturel de la civilisation sont un facteur d’espérance. Ils dessinent, en pesant sur les mentalités, les contours d’un avenir moins sombre parce que plus vivable.

L’anthropocène, qui est une forme de la « fin du monde », est aussi paradoxalement un facteur de régénération culturelle, le début d’un autre monde, un rêve d’avenir si nous posons comme nécessaire de vaincre ses distorsions. Période calamiteuse pour l’humanité à cause des agissements de l’humanité elle-même, l’anthropocène mutera si l’humanité en décide. Si nous réagissons avec assez de volonté, d’énergie et de moyens, l’anthropocène peut devenir cette période qui sera celle de la restauration du lien environnemental. Lire la suite de la conférence

Paul Ardenne à Casablanca, à propos d’Art immersif

Un art de la perte de la consistance physique (l’art immersif ou comment « désaffronter » le corps)

Je veux d’abord remercier Majid Seddati pour sa cordiale invitation à ces rencontres internationales d’Art vidéo de Casablanca, à plus forte raison dans les circonstances actuelles. Le festival, nous le savons, a dû être repoussé à deux reprises à cause des récurrences de la pandémie de Covid-19.

Cette pandémie du Covid-19, loin d’être terminée (à l’heure où je parle, on enregistre les débuts d’une cinquième vague de contamination en Europe occidentale), a cette conséquence directe, que j’entends bien rappeler avant d’en venir à ma conférence : nous obliger à nous occuper de nos corps, à travers la gestion de notre santé et de sa préservation. Nos corps, à cette occasion, que nous avons découverts plus fragiles que nous le pensions, plus exposés à la maladie et à la mort que ce que nous pouvions envisager avant l’automne 2019 et le déclenchement de la pandémie.

Comment relier ce constat, celui d’un retour au corps physique, celui d’un come-back à la physique des corps, celui de la gestion d’un corps charnel et mentalement tourné vers lui-même et vers sa corporéité vécue et incarnée, comment relier donc ce constat d’un retour au corps physique à la question même de l’« immersif » ? À la question, pour être plus précis, d’une culture de l’immersion, culture de l’immersion dont nous constatons depuis quelques années l’extraordinaire prodigalité ?

Car en effet, nous sommes plus « immergés » que jamais, plus que jamais en immersion.

Comment cette immersion de nous se manifeste-t-elle ? Déjà, nous passons de plus en plus de temps derrière nos écrans d’ordinateur, ce que la pratique du travail à distance, avec la pandémie de Covid, a accentué. Nous passons de plus en plus de temps, aussi, face à nos écrans de moniteurs et de TV, à consommer films et séries TV. Plus « immersif » encore, nous nous acclimatons toujours plus à des spectacles d’un nouveau genre, particulièrement spectaculaires, dont l’effet esthétique fort est de « ravir » nos corps (« ravir » au sens de voler, dérober, escamoter). Je songe par exemple à cette technique nouvelle de présentation des images, se développant aujourd’hui à grande vitesse, qu’est le mapping, projection en extérieur qui permet d’éclairer et de colorer de grands bâtiments, de qui impressionner les spectateurs, du fait du gigantisme des images projetées. Autre exemple, lui aussi très en vogue, les environnements immersifs de l’âge numérique. On ne va plus voir, dans ce type d’exposition, des tableaux de Van Gogh ou de Gustav Klimt accrochés sur une cimaise. Non, on évolue en lieu et place au milieu d’un espace tridimensionnel tout entier tapissé d’images représentant les tableaux de ces maîtres, et ce, en plus, dans une atmosphère travaillée avec effets spéciaux visuels et sonorisation. L’exposition d’art immersive sera rendue plus attractive encore, comble de sophistication, lorsque les spectateurs que nous sommes sont invités à chausser des casques VR permettant l’exploration à 360 ° d’un espace fictif. Confronté à ce type de proposition plasticienne, le corps perd ses repères, il en vient même à perdre tout contact avec lui-même, absorbé qu’il est totalement par le spectacle. La formule artistique à laquelle nous nous confrontons, dans ce cas, induit la perte généralisée de la consistance physique. Promenons-nous, notre casque de vision sur les yeux, dans un environnement VR : l’étonnement, l’émerveillement même devant le spectacle auquel nous sommes conviés, ce spectacle serait-il immatériel, a pour effet la quasi-dissolution de nos corps de spectateurs, une situation de « désaffrontement ».

Nous savons ce qu’est l’affrontement : le fait de faire front, de faire face, d’opposer une force à un événement contraire. Le « désaffrontement » (forgeons ce néologisme sans état d’âme, il correspond à une situation de vie « passive » aujourd’hui massive), c’est exactement l’inverse : nous ne faisons plus front, nous ne faisons pas face, nous n’opposons plus aucune force. Tout se passe comme si nous n’étions plus en position d’affronter notre corps pour cette raison : à ce corps, le spectacle nous arrache. Dans ce moment particulier de contemplation totale, nous devenons en effet une surface sensible entièrement et solidairement tournée vers le spectacle, à ce point extrême, qui constitue un dépassement de la perception vigile : nous oublions notre corps, nous ne consacrons plus rien de notre attention au corps même qui ressent, le nôtre pourtant. Crime parfait au registre de la déshumanisation : nous avons tué le corps, notre corps conscient du moins, en donnant notre humanité au spectacle. 

Voici donc la situation posée, particulièrement problématique en cette période de pandémie du Covid-19. D’un côté, de concert avec la pandémie, est mis en exergue le corps de chair, un corps toujours menacé d’être contaminé, évoluant parmi d’autres corps de chair toujours menacés d’être contaminants sur fond de refus de mélange physique et de refus de l’immersion du corps personnel dans le grand corps social. De l’autre côté, façonnant cette culture de l’immersion, est mis en exergue un même corps, le nôtre, mais un corps que nous voudrions oublier en nous donnant à des spectacles sidérants si impressionnants qu’à leur contact nous oublions tout, à commencer par nous-mêmes. Car c’est bien d’abord cela, la culture de l’immersion : une culture contre l’incarnation, le choix de l’anti-incarnation.

Pour lire la conférence en entier, cliquez ici.
Pour le programme de la conférence, cliquez ici.

“Rencontres des arts visuels d’Angers – Penser l’art dans la ville”, 15 et 16 octobre 2021

Vendredi 15 octobre 2021
10h Conférence introductive
La ville comme objet d’art” (45 mn), par Paul Ardenne

La modernité a fait sortir les artistes plasticiens des ateliers. Investir le territoire urbain, pour ceux-là, devient avec le 20e siècle une pratique de plus en plus courante, portée par la volonté de l’intervention directe. Art “Action”, performances publiques, street art, art participatif… La ville se théâtralise spectaculairement tandis que l’art conventionnel, coffré dans les musées et les galeries, voit sa qualification contestée. Les prémices d’un nouvel âge démocratique de l’art et de la culture .

Paul Ardenne est historien de l’art et écrivain. Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’art dans l’espace public, notamment L’Art dans son moment politique (La Lettre volée), Un Art contextuel (Flammarion), Heureux, les créateurs ? (La Muette).

PROGRAMME COMPLET & INSCRIPTIONS

VIVRE AVEC UN TROP-PLEIN D’IMAGES

Paul Ardenne Festival cinéma-vidéo de Gabès (Tunisie)
Conférence donnée le 24 juin 2021

La prolifération contemporaine des images, l’iconophilie dévorante, la surconsommation des représentations : comment vivre avec ? comment en vivre ? comment accepter cette situation de bonne grâce sans jeter l’opprobre sur la représentation et ses simulacres ?

A voir, ici