Paul Ardenne “Helmut Newton, le masculin photographique”

éditions Louison, coll. “Dissidents” dirigée par Guillaume de Sardes. Parution : juin 2022

Que reste-t-il de l’œuvre d’Helmut Newton, le plus célèbre des photographes du corps féminin? Jusqu’à sa mort, en 2004, il fit scandale avec ses nus provocateurs et fétichisés, ses mises en scène fantasmées de bordel pour riches et son assujettissement à une esthétique glamour subtilement poussée aux limites du vulgaire. Mais le temps a passé, l’œil s’est habitué aux images équivoques, la pornographie s’est banalisée. Fin de l’histoire ? On discerne mieux, à présent, quel héritage que nous laisse le théâtre iconographique de Newton riche de sa légion de femmes invariablement dominatrices : le portrait en creux d’une masculinité sûre de ses repères, d’avant le « trouble dans le genre », telle que la modernité finissante en écrit le récit non encore biaisé de toutes parts. La fin d’un temps. Newton, plus qu’il ne photographie des femmes, scénographie les jeux complexes de la virilité avec son sujet d’élection et de toujours, la femme servie sur un plateau, rendue disponible, nécessaire, malléable, utile. Cette pratique ostensiblement masculine de l’art n’est pas ennemie de la féminité. Amie-ennemie et complice-maîtresse, elle célèbre le féminin pour mieux garantir et réassurer le masculin, assumé, en dépit des apparences, comme une position de force.

https://www.lalibrairie.com/livres/helmut-newton-le-masculin-photographique_0-8756636_9791095454502.html?ctx=f8d34a80012eb57bdeabc064ce30e1eb

Julie Tocqueville “Cette île est la dernière sur la seine avant la mer”.

Par Paul Ardenne, Catalogue La Ronde, Musée des Beaux-arts de Rouen, juin 2022.

Portrait de Julie Tocqueville en Museau devant Sic vos non vobis
Concert (musique hybride électro- nique-pop) donné par l’artiste le 3 juillet 2021 au Musée des Beaux-Arts de Rouen (La Ronde #5)

L’artificialisation du monde, sans cesse accrue, nous éloigne de nos écosystèmes naturels ou du peu qu’il en reste dorénavant : plus de forêts primaires mais des bois exploités méthodiquement, plus de paysages mais des zones rurales mitées par l’activité humaine. Plus même de véritables parcs naturels mais des Disneylands de plein air à l’image du Grand Canyon du Colorado. Il y a un demi-siècle, un espace sauvage ; aujourd’hui, un parc d’attraction avec parkings géants, navettes, circuit imposé, hall d’accueil muséal, guides et vendeurs de catalogues. Le paysagisme, s’il existe encore, ne peut qu’être anachronique.

Julie Tocqueville, artiste rouennaise, appartient à l’âge de l’artificialisation. Son rapport à l’élément naturel, en toute logique, est faussé, travaillé par la mise en scène, l’esprit de décoration, pour cette raison : l’univers paysager est pour l’essentiel entré dans l’âge du faux. La « nature », son reliquat, plutôt, est devenue un espace touristique, de ressourcement, pour nous reposer de nos existences métropolitaines soumises à la saccade, au grouillement humain et à la pollution. Un décor, pour le dire autrement. Un théâtre, un espace illusionniste doublé d’une vocation à la consolation. Ce monde que nous avons perdu. La relation à un monde « vert » qui faisait l’essentiel de notre rapport au monde, jadis – tout a disparu, faisons comme si le lien pouvait être renoué. La plupart des œuvres de Julie Tocqueville se consacrent à évoquer la « nature », nos écosystèmes familiers : les forêts, les montagnes, les paysages tropicaux touffus. Mais non conventionnellement. L’artiste, de la sorte, recourra à la photographie mais accompagnera celle-ci d’espèces végétales réelles, sous l’espèce du doublon : mise en scène du vrai et du factice, d’un même tenant, dans des installations parfois monumentales à double entrée, la copie, le réel. Encore, au panneau d’affichage ou au diorama mais sans nul effet d’illusion : on voit immanquablement les arrières, le dispositif scénique intégré au corps même de l’œuvre fait de celle-ci un curieux totem évoquant l’ère de la publicité reine et de la consommation. Face à ses compositions lui montrant tant la scène que la coulisse, le spectateur oscille entre deux sentiments, celui du constat (la dégradation environnementale), celui du regret (tant pis mais dommage, vraiment).

Cette île est la dernière sur la seine avant la mer. Il s’agit-là de l’intitulé de la dernière en date des créations de Julie Tocqueville, proposée en plein air cette fois, à Rouen même, sur l’île Lacroix – l’ultime île de la Seine avant la Manche, en effet. Dans le cadre du plan de renaturation de la Ville de Rouen, l’artiste s’est vu proposer la réalisation d’une œuvre publique dans le périmètre d’une zone déblayée jouxtant la Seine appelée à accueillir un futur jardin municipal. Sa nouvelle création prend la forme d’une vue photographique monumentale d’un paysage naturel présentée, accompagnée de rocaille, sur un panneau publicitaire. Effet de diorama, théâtral de nouveau, où qui profitera du jardin pourra méditer sur le statut véritable de la nature aujourd’hui et ce, non loin de l’environnement hautement urbanisé de l’île Lacroix.

Précision : Cette île est la dernière sur la seine avant la mer, au-delà de sa théâtralisation, s’inscrit dans ce mouvement dénommé « Poétique de la plantation ». L’œuvre, dans un esprit commensal, est en effet appelée à être colonisée par les espèces naturelles du futur jardin, végétaux comme animaux, à titre de piège à biodiversité. Intéressant mouvement, en l’occurrence, que celui que suggère cette proposition plasticienne finalement pas si insolite qu’il n’y paraît : où le jardin naît de la nature reconfigurée, l’œuvre d’art vient redonner à cette même nature les moyens de se reconstituer.

CONVERSATION AVEC PAUL ARDENNE

30.06.2022 • 20h / Rencontre / Conversation – Villa Sauber

Nocturne, accès gratuit à l’exposition de 19h à 21h

L’historien de l’art Paul Ardenne, auteur d’une quarantaine d’essais, dont Newton, le masculin photographique (2022), discutera de l’exposition « Newton, Riviera » avec son commissaire, Guillaume de Sardes.

Paul Ardenne est critique d’art, muséologue, commissaire d’expositions et écrivain, spécialisé dans le domaine de l’art contemporain, de l’esthétique, de l’art vivant et de l’architecture. Parallèlement, Il enseigne l’histoire de l’art contemporain à l’université d’Amiens.

Guillaume de Sardes est écrivain-photographe, historien de l’art et commissaire d’exposition. Son travail artistique explore les rapports texte / image, à travers les thèmes de l’intime, de l’errance et la nostalgie. Il a été exposé en France, notamment à la Maison européenne de la photographie et à la Maison de la culture du Japon, ainsi qu’à l’étranger. Il est l’auteur d’une quinzaine de livres, dont certains ont été traduits en russe, en anglais ou en allemand. Comme essayiste, il s’intéresse aux artistes radicaux. Il a ainsi déjà consacré des essais biographiques à Vaslav Nijinsky, Jean Genet et R. W. Fassbinder. Il est actuellement chargé du Département développement du NMNM.

La discussion sera suivie à 21h30 par la projection deHelmut Newton, l’effronté (2020) de Gero von Boehm

Dès 19h, Chefko proposera des collations saines, bio et locales. Un large choix de boissons ainsi que des salades, wraps et desserts seront à déguster dans les jardins de la Villa Sauber.

GLOBAL TOK : PAUL ARDENNE

« Il voulait devenir Dostoïevski et écrire son Idiot à lui. Il est devenu commissaire d’expositions et historien d’art contemporain, ce monde qu’il a l’air de bien détester. Il est donc aussi masochiste que le célèbre épileptique russe. Aux êtres humains il préfère les chiens. Il écrit un essai sur Newton qui ne l’intéresse pas, à tel point qu’il l’a trouvé intéressant à force. Il aime la démocratie parce qu’elle est en train de disparaître. Il préfère ceux qui crèvent en prison à ceux qui revendiquent la liberté de vivre devant les mêmes chaînes TV. Il n’a pas besoin d’écrire L’Idiot. Il est Mychkine » (Global Tok).

Mis en ligne 18 juin 2022.

Festival Building Beyond 2022 – Villes et territoires : le visible et l’invisible

Léonard
6 Pl du Colonel Bourgoin

Vendredi 24 Juin 2022
17h00 – L’architecte et la marque de l’anthropocène

Conférence de Paul Ardenne, historien de l’art et auteur de Architecture. Le Boost et le Frein. Comment l’humain bâtit au 21e siècle, La Muette/BDL, 2021.

Avec Jeanne Marchalot, responsable du France.tv Story Lab.

Le changement climatique impacte fortement les villes contemporaines et implique leur reconfiguration totale ou partielle. Que partage encore la « ville environnementale » avec les cités génériques de notre monde ? La dimension esthétique, par contrainte d’adaptation à un nouveau seuil de résilience, passe au second plan, au bénéfice de l’organisation rationnelle. Un retour inattendu du vieux « FFF », le Form Follows Function, après des décennies de starchitecture ostentatoire et esthétiquement prétentieuse.

1, La perte de substance de la starchitecture

2, L’usure du modèle dystopique

3, La stance techno-béate

4, La fécondité du modèle écosophique

5, 6 La possibilité du rétrécissement (ville et décroissance) et la fuite

A conversation between Dana Hoey and Paul Ardenne

Dana Hoey, artist, photographer, boxer and Paul Ardenne, art historian and writer, author of L’Image Corps, for Dana Hoey’s solo exhibition “American Smooth” (after Rita Dove) at Galerie Analix Forever (January 2022).

MADNICITY SYMPOSIUM // “L’art, le corps, la folie” par Paul Ardenne

MADNICITY SYMPOSIUM – SESSION 3: “MADNESS IN ART” – 23 AVRIL 2022
Conférence de Paul Ardenne, “L’art, le corps, la folie” à 15 h 30
MADNICITY PAVILION, Isola San Servolo, Venice.

L’art, le corps, la folie. Cette triangulation va de soi. Sauf si elle se dédie à la production ou aux arts appliqués, toute création est proche de la folie. Plutôt : elle est une approche consciente, par l’artiste, de ce dérèglement de tous les sens que put sanctifier, dans le sillage du romantisme tardif, le Rimbaud de la Lettre du voyant. Créer, sitôt que l’on entend ne plus brider son geste, c’est ouvrir le corps à un potentiel d’expression que la vie courante ne requiert pas, à l’état de latence. Cette ouverture du corps à son altérité, dans le cas de l’individu sain d’esprit, est volontaire. Ce n’est pas le cas chez l’aliéné mental, qui la subit. S’il est vain de déterminer où se situe, chez l’humain, la limite entre le normal et le pathologique, s’il paraît tout aussi risqué de faire de la création artistique une pratique en tous points saine et se protégeant de la névrose, l’art tel que le pratiquent, respectivement, l’individu normal et l’aliéné mental, diffère en qualité.

Où l’artiste conscient de sa position et de son geste, lorsqu’il crée, se regarde lui-même, stade supérieur et sublimé de la séquence inaugurale du miroir, l’aliéné mental, pour sa part, poursuit une obsession, livré pieds et poings liés à une demande qui relève de la torture. L’artiste peut toujours désirer, quantifier son désir, l’orienter. Pas l’aliéné, qui est projeté sans échappée possible vers l’empire du besoin. Ce caractère d’enfermement qualifie toute pathologie, et cet enfermement, le malade ne le fuit que par la guérison ou par la mort. Crée-t-il, comme le font bien des malades mentaux ? Cette création est moins libératrice que réitératrice, elle est moins poiésis, création qui ajoute au monde et vient le changer, que désespérante praxis où l’esprit fendu tourne sur lui-même, dans le cercle clos de la pathologie. Paul Klee, autour de 1920, à propos de l’art des malades mentaux, s’exclame et vante sa “ profondeur ” et sa “ force d’expression ”. Ce point de vue est faux. L’art de l’aliéné, ce dernier serait-il conscient de sa nature “ artistique ”, se constitue d’abord comme incarnation de souffrance, non comme style.

Télécharger la présentation de la conférence ici

Christophe Beauregard // “Trouble dans le portrait”

Christophe Beauregard Trouble dans le portrait
Vernissage mardi 12 avril 2022, à 18 h
Commissariat : Paul Ardenne

Le photographe Christophe Beauregard investit la Mairie du 10e et présente quatre séries de portraits évoquant tour à tour la désocialisation, le corps voilé, le narcissisme et l’uniformisation de l’image corporelle.

Mairie du 10e Arrondissement – 72, rue du Faubourg Saint-Martin – 75010 Paris

Dossier de presse à télécharger ici
NB : Ne pas tenir compte des dates. Exposition différée pour cause de Covid-19.

« Le Pritzker Price à Francis Kéré : Learning From Gando » dans ARCHISTORM, n°114

Le jury 2022 du Pritzker Price, présidé par le Chilien Alejandro Aravena, a sacré en mars dernier Diébédo Francis Kéré, architecte burkinabé adepte du low tech, du low cost et du circuit court. Les réalisations de cet Africain du Sub-Sahel ont le goût de la terre natale, celle de Gando, Burkina-Faso, où ce charpentier devenu ensuite architecte a grandi avant de bénéficier d’une bourse à Berlin et d’y ouvrir en 2005 son agence, KÉRÉ ARCHITECTURE. Premier lauréat africain du Pritzker, Francis Kéré mérite amplement son prix, n’aurait-il pas manqué çà et là de voix mal embouchées préférant voir dans son élection un effet de la discrimination positive, de l’actuelle mode «décoloniale» et du Black Lives Matter.

Rencontre internationale, Rio de Janeiro // « L’Art et l’Écologie : Politiques de l’Existence »

Université fédérale. Rio de Janeiro (Brésil)
Rencontre internationale
« L’Art et l’Écologie : Politiques de l’Existence »

Conférence de Clôture
Paul Ardenne (France) 16 mars 2022
14h heure locale – 18h (heure française)
en direct, en ligne sur YOUTUBE


Art écologique et anthropocène
L’espoir culturel
Paul Ardenne

L’émergence actuelle de la bioculture, la « culture du vivant », fait naître l’espoir d’un nouveau contrat entre l’homme et son environnement naturel ou ce qu’il en reste, dans le sens de la responsabilité et du respect. Ceci, sans se faire trop d’illusions. En notre monde vendu à la marchandise, au capital, à la consommation hyperbolique et à l’hédonisme futile, la culture compte peu. Pour nos dirigeants, surtout : elle importe moins que l’économie et le contrôle politique et social, objets de toutes leurs attentions. Mais il n’empêche, et cela autorise à ne pas désespérer : la culture, pour les peuples, pour les simples citoyens, importe, qui y trouvent un moyen d’opposer au point de vue mainstream leur propre conception du monde. Cet acte de libre pensée, pour les individus que préoccupe la question environnementale, affine le concept de bioculture. Cette « mise en pensée » de la bioculture, ce tournant bioculturel de la civilisation sont un facteur d’espérance. Ils dessinent, en pesant sur les mentalités, les contours d’un avenir moins sombre parce que plus vivable.

L’anthropocène, qui est une forme de la « fin du monde », est aussi paradoxalement un facteur de régénération culturelle, le début d’un autre monde, un rêve d’avenir si nous posons comme nécessaire de vaincre ses distorsions. Période calamiteuse pour l’humanité à cause des agissements de l’humanité elle-même, l’anthropocène mutera si l’humanité en décide. Si nous réagissons avec assez de volonté, d’énergie et de moyens, l’anthropocène peut devenir cette période qui sera celle de la restauration du lien environnemental. Lire la suite de la conférence