Demain à Topographie de l’Art

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L’Apologie du dragster dans Art press

NEW YORK : MY BEAUTIFUL ENTERTAINING HIGHLINE.

LE POINT DE VUE DE PAUL ARDENNE

NEW YORK : MY BEAUTIFUL ENTERTAINING HIGHLINE.

 

Dans ce nouveau Point de vue, Paul Ardenne s’attaque, à New York, à des questions d’architecture, d’urbanisme ainsi qu’à la notion d’« Entertainment City » avec l’aménagement de la Highline et ses deux nouveaux bâtiments : The Shed et The Vessel.

La Highline new-yorkaise a inauguré en avril dernier, non loin de la gare Pennsylvania, ses derniers attributs, qui se font face à hauteur de la 35e Rue : The Shed (« hangar »), centre culturel engoncé dans la base d’un immeuble de 300 mètres de hauteur et The Vessel (« vaisseau »), monumentale sculpture publique circulaire de 37 mètres de haut en forme d’escalier piranésien. The Shed, The Vessel : ces deux architectures devenues dès leur livraison des attractions incontournables sont établies au creux d’une zone mixte d’habitat, de bureaux et de commerce particulièrement huppée. Leur mise à la disposition du public et des entrepreneurs clôt l’aménagement de la Highline dans sa partie nord.

The Highline, New York

LUXE, CALME ET VOLUPTÉ

Quelques rappels. Fermée à toute exploitation voici vingt ans, la Highline, voie ferroviaire aérienne du sud de Manhattan (West Chelsea), est devenue, depuis sa transformation en promenade « verte », un lieu touristique couru. Serpentant du nord au sud du Lower West Side, elle démarre à la hauteur du nouveau Whitney Museum, ouvert en mai 2015 et signé Renzo Piano, pour s’achever 2,3 km plus loin en surplomb du 35 Hudson Yards, centre d’affaires et de commerce implanté devant le Shed et le Vessel. Aménagée par tronçons (trois programmes différents de végétalisation, en 2006, 2009 et 2011), la Highline n’est pas qu’un trottoir surélevé. Si on y observe à loisir les nouveaux immeubles de grand luxe qui fleurissant sur son axe (Zaha Hadid, 28e Rue), au point de lui faire beaucoup d’ombre, on y goûte aussi un panel d’œuvres d’art de bon aloi, plantées là dans le cadre d’un programme spécifique d’art public. On y parade également beaucoup, que l’on s’y « selfise » sans retenue ou que l’on s’y expose en majesté, flâneur, à même des bancs qui offrent une vue imprenable sur le trafic urbain en contrebas. Pas de boutiques sur la Highline, qui est d’abord un sentier où se ressourcer dans la verdure. Quelques échoppes, en dépit des promesses premières, ont toutefois fini par pousser le long du parcours. On y trouve tout ce qui valorise de façon auto-glorificatrice la vie métropolitaine du nouveau West Side, zone sans pauvres qui n’a plus rien à voir avec feue celle de ce monument du cinéma que reste West Side Story(Leonard Bernstein, Robert Wise, Jerome Robbins, 1961), repaire de déshérités : des mugs, des T-shirts, des pins, des tableautins à la gloire de la Highline, plus les inévitables cartes postales vendues à bon prix et griffées de dessins séditieux de Banksy, cet « immense et terrible ennemi du capitalisme ».

The Highline, New York

Luxe, calme, volupté ? Luxe pour sûr, et offre indéniable d’une certaine volupté (pour le calme, prière de repasser, la masse, ici, a déjà fait son nid). Le Shed et le Vessel, derniers venus du dispositif de la Highline, contribuent à cet effet de jouissance heureuse. L’un comme l’autre, parce qu’ils sont inattendus, flattent l’attention de leur spectateur. Pensé par Diller Scofidio + Renfro, le Shed est un centre culturel de conception spécifique prenant la forme de deux hangars à dirigeables de type Freyssinet disposés l’un à côté de l’autre et qu’aurait dilaté, vu sa toiture aux airs de choucroute moutonneuse, le souffle d’un Hans-Walter Müller, héraut de l’architecture gonflable. La particularité du bâtiment est double. D’une part, il prend naissance dans le piétement d’une tour de grande hauteur, à laquelle il sert de socle. Réalisé en deux parties couvrantes juxtaposées, son toit, d’autre part, est rétractable, une section de celui-ci étant montée sur d’énormes roues. Spectacle garanti que celui d’un bâtiment convertible(cabriolet, en anglais) qui joue de multiples formules d’érection, dans la verticale comme dans l’horizontale – pour sûr une curiosité. Le Vessel tout proche, question curiosité encore, ne dépare pas. Cette fois, le piéton juste descendu de la Highline va devoir redoubler d’effort pour escalader ce bizarre escalier-observatoire imaginé par le designer anglais Thomas Heatherwick. Le Vessel, géant saladier troué, ouvert à tous les vents, de texture dorée qui plus est, à l’instar des tours Trump, compte 80 plateformes reliées par 154 passerelles, pour un total de 2 500 marches. Son intérêt ? S’il s’avère trop engoncé dans le paysage d’immeubles qui l’environne pour offrir un beau panorama des alentours, du moins a-t-il été judicieusement doté à sa base d’une zone publique de prise de vues qui a un succès fou – un halo bleu y désigne l’endroit où poser son smartphone pour réussir le plus seyant des selfies. Gloire de l’architecture-spectacle.

The Shed, New York, détail de la toiture

The Vessel, New York, vu depuis l’intérieur du 35 Hudson Yards

 

WE’RE ALL STUPID CONSUMERS

Aménagements inutilement dotés, voire inutiles tout court, que ceux-ci ? Non. Le Shed et le Vessel, ne gâchons pas notre plaisir, sont de puissants attracteurs à badauds. L’un comme l’autre, en l’occurrence, consolident le concept d’Entertainment City, ou « ville distraction », cette relève anti-debordienne des « villes créatives » chères naguère à Richard Florida. La Highline ? Elle vaut bien, visitée du Whitney Museum au Vessel, un spectacle théâtral à Broadway ! Précisons que le concept d’Entertainment City n’est pas spécifiquement new-yorkais ou étasunien. On en retrouve l’esprit dans le réaménagement à Montréal, il y a quelques années, de la place Sainte-Catherine, tout autour du musée d’art contemporain : art et marchandise, parcours culturels, de shopping et ludiques s’entrecroisent ici pour s’aspirer, et non pour se scinder, pour se cannibaliser dans la joie, et non pour se repousser l’un l’autre de façon véhémente et irréconciliable. On pressent encore la solidification de ce même concept d’Entertainment City, à brève échéance, à Paris, du fait de l’accroissement continu de l’offre culturelle de la capitale française, qui a toutes les chances d’être rendue plus attractive encore sitôt qu’elle se donne cours dans des quartiers de très haute fréquentation. L’homme d’affaires François Pinault, qui dispose dorénavant des locaux de l’ancienne Bourse de commerce (pour 48 années, en vertu du bail emphytéotique obtenu de la Mairie de Paris), et qui y présentera à partir de 2020 ses collections, profite pour l’occasion d’un secteur-clé du commerce parisien, celui des Halles et de leurs alentours. Cette mise bord à bord de l’art et du commerce tend-elle à l’accroissement culturel ? On peut le pressentir, au moins au niveau comptable – haut niveau d’entrées prévisible. Mais la création y restera-t-elle indépendante, hors de toute influence de « masse » ou marketing ? Nous verrons, même s’il est permis de s’interroger et de craindre un effet consumériste. La visite du mall multi-étages du 35 Hudson Yards, immédiat voisin du Shed et du Vessel, offre ainsi l’éclatante confirmation que le mariage entre monde du commerce et monde de l’art a pour effet de tenir à distance les expressions artistiques radicales et non consensuelles. Ambitieux, le programme artistique de cet espace marchand met en effet le consommateur de passage face aux œuvres d’une dizaine d’artistes, toutes de format monumental, accrochées par cycle, dont l’esthétique est d’un lissé parfait : degré polémique zéro. L’important est de faire valoir un art d’accompagnement ou, aurait dit Erik Satie, d’« ameublement ». Qui, notons-le, a cure des consommateurs, si l’on en croit l’œuvre de type mur d’expression présentée là par Lara Schnitger, I Was Here. Sur celui-ci, cette mention vacharde, vite effacée : « We’re all stupid consumers. »

On se souvient, avant l’établissement de la Fondation Vuitton à l’orée du bois de Boulogne, des expositions qui avaient lieu au 7eétage du magasin Louis Vuitton des Champs-Élysées. Excellent niveau, mais parfois strict contrôle du contenu, soumis à la politique d’image de la marque de luxe française. La règle principielle du divertissement, c’est l’euphorie. La même que celle du shopping donc. Cette vérité, contrairement à ce que veulent croire les esprits grincheux, idéalistes ou néomarxistes, n’est pas douloureuse. Témoin, le sous-titre d’un article fédérateur et décomplexé de Tiana Reid, paru dans The Nation le 23 mai dernier : « The Hudson Yards cultural center proves—yet again—that art is inseparable from commerce » (1). Tout est dit.

Paul Ardenne

35 Hudson Yards, New York, Lara Schnitger, I Was Here, 2019, mur d’expression mis à la disposition de la clientèle du mallcommercial

(1) Tiana Reid, « The Shed Sucks: A Dispatch From New York’s Latest Cultural Megaspace »The Nation, 23 mai 2019.

Couv. : The Vessel, New York, vue intérieure.

« Le luxe est par définition une dérive »

Guillaume de Sardes : Le dragster c’est « la distance parcourue en un éclair » au prix le plus élevé, tout comme le Concorde, bijou technologique, dont la forte consommation de carburant rendait l’exploitation déficitaire.

Paul Ardenne : En effet. Le dragster coûte cher, comme tout ce qui est extrême ou peu s’en faut, à l’exception peut-être du saut à l’élastique. La mécanique du dragster est une mécanique de pointe, toujours exploitée à la limite de la casse, de la fracture. Pour information, un tiers de ces machines d’accélération, dans les catégories supérieures, les Top Fuel (ceux-ci passent de 0 à 500 km/h en 300 mètres et en 4 secondes…), cassent sur la ligne de départ ou dans les premiers mètres. La technologie est à son comble. Un Top Fuel à moteur thermique, c’est 12 000 cv, soit cent fois la puissance d’une automobile moyenne. Cette excellence technique a son coût d’exploitation, forcément. Hyperbolique. Hors normes.

GS : Le luxe est soumis à son propre dépassement, tout comme les records de vitesse sont sans cesse battus. Luxe et dragsters semblent se retrouver dans la « quête d’un inaccessible absolu ».

PA : Oui, à ceci près que le luxe est infiniment plus malléable que le dragster. Le luxe du dragster, c’est de battre le record de Samuel Miller, établi dans les années 1980 avec une machine équipée d’un moteur de fusée Apollo de 30.000 cv. De 0 à plus de 600 km/h sur 400 mètres départ arrêté et en 3 secondes et demie. Tout le reste, au fond, est littérature. Le principe d’acmé, plus que celui de l’hubris, le principe du maximum plus que celui du désordre maximaliste, est implicite au dragster. Ce n’est pas le cas s’agissant du luxe. Si la ferveur de la masse va au vêtement surchargé, par exemple, le luxe sera de porter du Miyaké ou du Yamamoto, des étoffes sobres radicalement en rupture avec l’aspiration commune. La rareté du dragster renvoie au record à battre et à rien d’autre. Elle ne connaît pas de variation. Le luxe est toujours contextuel, le dragster n’est que conjoncturel, avec des bases culturelles établies et gravées dans le marbre.

GS : Les Top Fuel se distinguent (entre autres) des véhicules communs par l’usage qu’ils nécessitent de carburants spéciaux (méthanol, nitrométhane, peroxyde d’oxygène, etc.) tout comme le luxe recourt à des matériaux inhabituels (peau de crocodile, de python ou platine…).

PA : En effet. Mais je crains que le rapprochement ne s’arrête là. L’univers matériel du dragster, au fond, est simple : la quête du matériau le plus efficace, qu’il s’agisse de celui des queues de soupapes, du pouvoir de calcul du débimètre d’alimentation ou de la qualité de grip des pneumatiques. Le répertoire matériel du luxe est infiniment plus large. Le luxe peut aimer les matériaux rares mais aussi, par esprit de contradiction ou parce que cela devient tendance, des matériaux très banals. Prenons le cas des meubles en bois de liège, très coûteux. Ceux-ci, au départ, sont conçus dans la sphère de l’art contemporain, réglé par le principe d’unicité de l’œuvre d’art. Une fois démocratisé ce type de meubles, l’esprit de luxe, dans le domaine du mobilier, sera passé à autre chose, à un autre matériau. Le luxe est par définition une dérive. Dérive à partir du goût commun, qu’il considère comme méprisable ; dérive à partir de toute normalisation, qui fédère, là où le luxe ne reconnaît que ce qui est divisé et minoritaire. Le terme « Luxe » vient de lumière, lux, en latin. Mais une lumière toujours réorientée, de type spot et non pas néon. Le luxe désigne, détermine et délimite, comme le spot, qui n’éclaire qu’un point de l’espace. Le vulgus, le « banal », étymologiquement « ce qui appartient au plus grand nombre », irradie largement, comme le néon. Rien de commun, pas de partage du territoire sauf accidentel, et jamais durable.

GS : Vous insistez sur l’aspect monstrueux (au sens étymologique du mot, le monstrum étant ce qui sort de la norme) du dragster. Le parallèle paraît évident avec la haute couture, notamment avec des créations comme celles d’Alexander McQueen.

PA : Là encore je crains de vous décevoir. Le dragster ne souffre pas l’exubérance. Sa religion est l’efficacité absolue, l’efficiency, terme anglo-saxon que l’on peut traduire par le mot « rendement », particulièrement approprié. Ou cela marche à fond, ou c’est de la merde, si vous me passez l’expression. Le dragster n’est monstrueux que si on l’aborde d’un point de vue mythologique, à la Roland Barthes, en spectateur qui n’attend que d’être ébaubi par ce qu’il voit et qui met du mythe dans tout ce qu’il voit, même un cageot, à la Francis Ponge (mais pourquoi pas ?). Mais en réalité, le dragster est juste une machine musclée et intelligente, bien conçue pour ce qui est sa tâche, une tâche unique et obstinée, et qu’un pilote doit servir. L’équivalent d’un char d’assaut ou d’une moissonneuse-batteuse dans leurs domaines respectifs. Vous parlez des créations du regretté Alexander McQueen, si riches en profusion, si denses d’inattendu, d’ouverture à l’imaginaire, d’absurdité parfois (souvent !). Je me souviens comment la chanteuse pop Lady Gaga, avant la mort de ce styliste, portait démonstrativement ses chaussures McQueen dans ses clips délirants : on ne voyait qu’elles, ces chaussures, et en les voyant si différentes de nos chaussures ordinaires, on voyait Lady Gaga jouant à être extraordinaire. Un parfait alliage. Cette dimension d’exagération ou de pas de côté n’a rien à voir avec le dragster, un univers qui ignore la légèreté, la frivolité ou le dandysme.

GS : Vous définissez le dragster comme une « machine plus », c’est-à-dire dont l’excès fait partie intégrante. Cette démesure n’est-elle pas aussi le propre du luxe ?

PA : J’ai répondu d’une certaine manière à cette question, déjà. Le luxe n’a pas toujours partie liée avec la démesure. Il est plutôt une forme de contre-mesure. Ce qui est la mesure de tous, de la collectivité-masse, ne saurait être luxueux. Même si le luxe, soit dit en passant, s’est fortement démocratisé. Le moindre appartement de base en banlieue, aujourd’hui, est plus luxueux qu’une chambre de courtisan à Versailles au XVIIe siècle. Vous y trouvez la lumière électrique, l’isolation thermique, l’eau courante, des toilettes, un système de communication sophistiqué, autant de miroirs que vous voulez, de quoi vous coiffer comme au salon de coiffure et de cuisiner comme au restaurant, etc. Si l’on comprend le luxe comme l’accès au maximum, alors oui, le dragster appartient à l’univers du luxe. Mais dans ce cas seulement.

GS : Le dragster est une activité « hors limites, hors sagesse, hors raison » qui s’oppose, comme le luxe s’y oppose, à la slow life, à un monde en décroissance, à cette vision qui voudrait que l’histoire reparte à l’envers.

PA : Là est le point le plus important du dragster, le point « civilisationnel », si vous voulez. Et la raison pour laquelle, en tant qu’intellectuel « spécifique » et grand amateur des sports mécaniques, j’ai souhaité tirer le dragster du quasi néant civilisationnel auquel on le cantonne. Ne voir dans le dragster qu’un certain type de compétition où l’on ne veut au fond qu’accélérer toujours plus vite est réduire ce sport à sa dimension athlétique, en oubliant ce qu’il a de culturel. On s’en rend bien compte à présent, tandis que le problème principal de nos vies est de « coller » au monde, à ses mutations permanentes, souvent plus rapides que notre capacité de réaction, un monde postmoderne de surcroît assujetti à l’empire de l’opinion, de la culture mouvante, du point de vue sans cesse requalifié et modifié que l’on forme tant bien que mal sur l’ordre des choses (qui donne l’impression, du coup, de devenir un désordre des choses). Une des grandes réponses de la civilisation est, en effet, la décroissance, la décélération : il faut prendre plus de temps, ralentir, célébrer la lenteur comme a pu le faire, avec un talent certain mais limité, ce beau sociologue de la jouissance sensible qu’était Pierre Sansot, un épicurien très respectable. Cette tentative de ralentissement n’est pas méprisable, tant s’en faut. Son problème, toutefois, est d’être une réaction faible, la réaction de celle ou celui qui a renoncé à vouloir suivre l’ordre pulsatif du réel. Le dragster parle d’un monde rapide, celui des cellules de nos corps qui se démultiplient à vitesse grand V, il tient pour enfantin le choix d’un rapport au monde où l’on s’effondre dans un pré en croyant que l’on va jouir de la vision de la croissance d’un brin d’herbe. Tandis que les galaxies, au-dessus de nos têtes, tournent à des vitesses folles, et que la lumière circule à 300 000 km/sec. La nature est, au regard des critères humains, rapide, c’est ainsi. La rapidité n’est pas haïssable.

GS : « Nous recherchons l’utilité des gestes, des actes, des situations, du matériel ? Le dragster n’a pas d’utilité tangible, il n’est pas useful. » Pas plus que ne l’est une bague du génial orfèvre vénitien Codognato.

PA : Oui, le dragster, disons, n’est pas « comptable », il n’est pas économe. Et la mission qu’il sert à tout prix, y compris le prix récurrent qu’est la mort de ses servants sur la piste, les pilotes (il s’agit-là, officiellement, du sport le plus « tueur » du monde, à l’origine d’une véritable hécatombe aujourd’hui encore, en dépit des mesures de sécurité draconiennes mises en place sur les dragstrips, les lieux de la compétition), cette mission, donc, n’a rien à faire avec la pingrerie. Le dragster exige que toute la force de libération mécanique dont sont capables les êtres humains soit libérée à chaque run, pour chaque accélération. Telle est sa gloire, et tant pis si cela coûte cher. Côtoyer l’absolu a un prix. Élevé, en général, si l’on fait exception de l’orgasme sexuel, qui peut nous être donné pour peu.

Paul Ardenne, Apologie du dragster, l’espace-temps intense, Le Bord de l’eau, 2019, 20 €.

Photographies par Ali Kazma

“Nature de la Nature”


Pour lire la suite de l’article paru dans NOTO Revue culturelle n° 13 mai-juin- juillet 2019, “Écouter la nature”, cliquer ici

 

DU VILLAGE LACUSTRE AUX VILLES FLOTTANTES / ARCHISTORM #96

Pour lire l’article, cliquer ici.

Le dragster, voyage dans l’intensité

 

 

Paul Ardenne s’intéresse à l’air contemporain ; il en est même un des meilleurs théoriciens. Est-ce parce qu’il lui semblait avoir trop parcouru ce champ qu’il a choisi de l’abandonner – au moins temporairement – au profit du drag strip (piste bitumée hautement adhérente) ? Voici qu’il publie un essai inattendu, accompagné de magnifiques photographies du vidéaste Ali Kazma : Apologie du dragster, l’espace-temps intense.

Cet essai, bref comme un run, c’est-à-dire comme la course que les dragsters livrent contre le temps, est une merveille. Paul Ardenne y brosse à grands traits, des années 1930 à aujourd’hui, l’histoire de ce sport mécanique d’accélération dont le but est de parcourir en un minimum de temps une distance de 1/4 de mile (402 m), 1/8 de mille (201 m) ou encore 1000 pieds (305 m) au volant d’un véhicule comptant quatre roues (top fuels) ou seulement deux (dragbike). Plus que d’une histoire, il s’agit d’une geste, la communauté des pilotes y étant comparée à une « chevalerie » casquée de « heaumes ». Paul Ardenne évoque avec la précision du passionné les réussites et les échecs, parfois funestes, de ces chevaliers dont Samuel Miller est le roi. Samuel Miller, lui qui à Santa Pod, un jour de juillet 1984, établit au volant de Vanishing Point un record resté jusqu’à ce jour insurpassé : 1,7 s pour parcourir 1/8 de mile, 3,58 s pour arriver à 1/4 de mile, soit 621,61 km/h en bout de run. Un incroyable voyage dans l’intensité obéissant à l’injonction baudelairienne d’ « accélérer la vie qui coule si lentement » (Le Spleen de Paris, 1868). 

L’accélération comme style de vie donc ; l’excès comme moyen. Car c’est bien d’excès qu’il s’agit,Vanishing Point, monument d’esthétique fonctionnelle, n’étant rien de moins qu’un moteur de fusée fonctionnant au peroxyde d’oxygène monté sur quatre roues… Et encore ne s’agit-il pas de n’importe quel propulseur, mais d’un de ceux « qui ont servi à arracher à la gravitation terrestre les fusées américaines du programme Apollo, qui mirent des hommes en très haute orbite spatiale et qui contribuèrent à leur permettre de poser une botte sur la lune » ! Comment mieux dire que le pilote de dragster (qui en est souvent aussi le concepteur) est sujet à l’hybris, la démesure qui offense les dieux. 

C’est ici que Paul Ardenne déborde son sujet, le dragster devenant l’expression d’une attitude générale face à l’existence. Contre l’esprit du temps qui n’aime pas le gaspillage, le pétrole et la gomme fondue, l’essayiste défend la dépense bataillenne, l’émulation, le dépassement de soi. Ce dernier n’est pas une manie, ou alors il est une manie grandiose, celle qui porte les alpinistes au sommet des montagnes et pousse au coup de sifflet les soldats hors des tranchées. Mieux, il s’agit d’une « disposition héroïque ». Quête d’absolu, quête vaine, puisque le pilote cherche à « annuler le temps écoulé en ne gardant que l’espace conquis », le dragster nourrit la geste de la grandeur humaine. Seules les âmes basses en disconviendront. Sont-elles nombreuses ? On peut le craindre à voir le nombre des convertis à la décroissance, au véganisme, à l’antispécisme. Face à eux, Paul Ardenne tient bon : « Être intense ou ne pas êtreLe dragster nous montre la voie. Le dragster nous montre la vie. »

Guillaume de Sardes